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23 octobre 2012 2 23 /10 /octobre /2012 18:31
Last Exit to Brooklyn (1964)




La misère, la misère, la misère. Tout le contenu de Last Exit to Brooklyn se résume à ce mot et pourtant, il reste encore bien des choses à en dire, et d’abord parce que cette misère est difficile à identifier. Economique à la base, elle se complète par une pauvreté culturelle et spirituelle et la désagrégation de toute valeur morale, qu’elle concerne la sphère familiale, amicale ou qu’elle contrôle les domaines de l’économique et du professionnel. Cette pauvreté spirituelle est-elle la conséquence de la misère économique ? A moins que ce ne soit le contraire. On se pose souvent cette question en lisant le livre et, grâce au recul que nous donne Hubert Selby, les comportements des personnages apparaissent dans toute leur absurdité et tendent à nous les présenter à la fois comme victimes et responsables de leur sort.


La forme de Last Exit to Brooklyn permet de présenter un grand éventail de personnages au lecteur. Entre rupture et continuité, les nouvelles qui composent ce recueil isolent chacune leur tour une des facettes constitutives d’une seule unité : celle de la misère qui anime Brooklyn. On observe les alcooliques désœuvrés qui passent leur temps accoudés au comptoir chez le Grec, les travestis obligés de se shooter pour ne pas prendre conscience des conditions de vie extrêmes qu’on leur impose, une prostituée qui passe de l’indifférence à la psychose, des couples et leurs enfants unis par la violence et le dégoût, des travailleurs en grève, enfin, les habitants d’un immeuble qui n’ont en commun que leur isolement.


Chaque partie est à la fois trop courte et trop longue. Trop courte car en quelques dizaines de pages, Hubert Selby est obligé de se concentrer sur l’essentiel de sa démonstration. Jamais il ne répond au « Pourquoi » bien légitime du lecteur, préférant se concentrer sur le « Comment ». Et ce sont des descriptions qui prennent trop de place au détriment de l’intérêt que Selby aurait pu porter à la psychologie de ses personnages. Souvent, on a hâte que le chapitre se termine, mais lorsqu’on arrive au point final, on reste sur sa faim, avec l’impression d’avoir à peine entr’aperçu la réalité des personnages.


L’écriture de Selby joue peut-être dans cette sensation car il utilise une écriture minimaliste et descriptive, sans doute pas la plus approprié pour l’introspection. Il pèche parfois pour exprimer les émotions des personnages et s’il en ressort une impression désagréable, elle se fait toutefois l’écho des difficultés d’expression qui sont une des causes de la violence du milieu que Selby nous décrit.


Avec un style plat et monotone, Hubert Selby parvient à susciter un profond dégoût et une lassitude à l’égale de son sujet. Loin d’être une lecture de plaisir, Last Exit to Brooklyn ennuie et décourage, mais puisqu’il parvient à allier à la fois le fond et la forme, on ne saurait dire s’il s’agit d’un exploit ou d’un échec…


Même si j'ai trouvé l'écriture la plupart du temps monotone, des passages ressortent en force. Difficile de rester indifférent... La troisième nouvelle, "La Grève", a sans doute été la plus troublante pour moi, entre identification partielle avec les sentiments extrêmes de Harry et horreur du spectacle global de son existence :

Citation:

« Harry s’assit au bord du lit un instant, mais c’était inévitable : il allait falloir qu’il s’étende auprès d’elle. Il posa sa tête sur l’oreiller puis souleva ses jambes pour les poser sur le lit, Mary tenant les couvertures soulevées pour qu’il puisse se glisser dans le lit. Elle remonta les couvertures sur lui puis se tourna sur le côté face à lui. Harry se tourna sur le côté, mais en lui tournant le dos. Mary se mit à lui frotter le cou, les épaules puis le dos. Harry aurait voulu qu’elle s’endorme et lui foute la paix. Il sentit sa main qui descendait plus bas dans son dos, espérant que rien ne se passerait ; espérant qu’il s’endormirait (il avait pensé qu’une fois marié il s’habituerait) ; il aurait voulu se retourner et la gifler et lui dire d’arrêter –bon dieu, combien de fois il avait eu envie de lui écraser la gueule. »



Citation:
« […] le dégoût semblait s’enrouler autour de lui comme un serpent, lentement, méthodiquement et retirer douloureusement toute vie de son corps, mais à chaque fois que cela approchait du moment où une simple petite pression mettrait fin à toutes choses : la vie, la misère, la douleur, cela cessait de le serrer, mais la pression subsistait et Harry était là, le corps seul vivant par la douleur, l’esprit malade de dégoût. »




Un autre passage porteur d'une grande tristesse :

Citation:

« En hiver, la haine de chacun apparaissait à nu si vous regardiez bien. Elle voyait la haine dans les glaçons qui pendaient de sa fenêtre ; elle la voyait dans la boue sale des rues ; elle l’entendait dans la grêle qui égratignait les fenêtres et vous mordait le visage ; elle la voyait sur les visages baissés des gens qui se pressaient de rentrer dans leur maison chaude… oui, leurs têtes étaient baissées pour ne pas la voir, elle Ada et Ada se frappait la poitrine et s’arrachait les cheveux et suppliait le dieu Jéhovah d’avoir pitié et d’être miséricordieux et elle se lacérait le visage jusqu’à ce que ses ongles soient pleins de chair, que le sang lui coule le long des joues, elle se tapait la tête contre la fenêtre jusqu’à se blesser et tacher de petites gouttes de sang le mur de ses lamentations, elle levait les bras implorant Jéhovah et lui demandant pourquoi elle était punie, implorant miséricorde et demandant pourquoi les gens se détournaient d’elle, se frappant la poitrine et demandant grâce à Dieu qui avait donné à Moïse les tables de la Loi et avait guidé son peuple à travers le désert brûlant […] »



A côté de ça, on peut être surpris de trouver des passages au style plutôt bancal, dont la répétition devient vite énervante :

Citation:
« Oh ! je t’en prie, je t’en prie, par pitié… pourquoi me tortures-tu ? Les salauds. Les putains de salauds. Oh laissez-moi sortir. Laissez entrer quelqu’un. Je ne veux pas être seul. Je vous en prie, laissez entrer quelqu’un n’importe qui. Je suis à bout. Laissez-les venir. Par pitié. Je suis à bout. A BOUT ! »



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Published by Colimasson - dans Livre
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