Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
24 juillet 2012 2 24 /07 /juillet /2012 16:16


Qu’est-ce qui a pu me pousser à me pencher sur la lecture du Chant de Dolorès, si ce n’est une attirance malsaine pour l’horrible couverture rose de l’édition française, et pour l’idée de passer plusieurs centaines de pages en compagnie d’un personnage accablé par les pires malheurs de l’existence ?

Le résumé ne nous cache pas le contenu du livre. Curriculum Vitae efficace, il permettrait presque au roman de décrocher le grelot de la quatrième de couverture la plus mélo-pathétique et la plus superficiellement crasse. Dolorès, après le divorce tragique de ses parents, passe la fin de son enfance en compagnie d’une grand-mère rétive à toute manifestation du moindre sentiment et d’une mère frappée par des crises de dépression, qu’elle alterne avec des moments d’euphorie nymphomaniaque. Le temps de s’habituer à ce nouveau contexte environnemental, Dolorès subit le viol d’un ami de la famille à qui elle avait fait endosser tous les espoirs qu’elle portait en l’humanité. Impossible pour elle d’en parler à qui que ce soit –ses seules relations se limitant, de toute façon, à sa mère et à sa grand-mère. Dolorès se console alors en engloutissant le contenu des placards, qu’elle ravitaille en dévalisant le supermarché du quartier, et se réfugie dans l’extrémité pathologique de l’obésité. Plus rien ne l’intéresse, sinon demeurer dans sa chambre en mangeant et en regardant la télévision. Ceci dit, le temps passe quand même à l’extérieur de cette bulle et, à la fin de son adolescence, sa mère presse Dolorès à quitter le foyer pour entreprendre des études. Mais comme elle n’a jamais eu de relations valorisantes avec les autres, Dolorès refuse de se confronter à la cruauté de ceux qu’elle imagine être ses futurs camarades de classe. Elle s’oppose ainsi aux vives recommandations de sa mère, déclenchant une véritable guerre civile au cœur d’un foyer habité depuis longtemps déjà par des reproches passés sous silence. Ceci jusqu’à ce que sa mère meure, tuée dans un banal accident de la route… Cet évènement poussera finalement Dolorès à exécuter le désir de sa mère. Loin du foyer dans lequel elle a grandi, et avec l’aide d’un psychologue avec qui elle mène une relation enrichissante –la première depuis longtemps-, Dolorès parvient finalement à se réintégrer au monde et à se débarrasser de ses pulsions alimentaires. Sa nouvelle vitalité se manifeste par son activité professionnelle et la relation amoureuse qu’elle réussit à établir avec Dante. Formidable prouesse de résilience, Dolorès aborde désormais l’existence avec une sérénité d’autant plus prodigieuse qu’elle naît d’une suite de catastrophes dont on aurait eu peine à imaginer qu’il soit possible de s’en remettre.

Alors, happy end pour cette histoire ? Cela aurait été décevant… L’histoire n’aurait été qu’une illustration d’une sentence de morale qui n’est que trop connue : il suffit de prendre sa vie en main pour espérer atteindre le bonheur. Mais la vie est longue, et même si l’existence de Dolorès parvient à lui sembler merveilleuse un certain temps, les ennuis ne tardent pas à se manifester de nouveau. On serait presque tentés de parler de malédiction… En effet, si Dolorès parvient désormais à aborder l’existence avec un recul qui lui est salutaire, ce n’est pas forcément le cas de ceux qu’elle côtoie, qui semblent encore sous l’emprise de leurs propres difficultés existentielles. Si leurs souffrances ne se limitaient qu’à eux-mêmes, Dolorès y survivrait. Mais elles se propagent insidieusement et n’épargnent pas la jeune fille.

Citation:
De même que la baleine morte, je traîne mes souvenirs de Gracewood avec moi comme un cadavre. Parfois, pendant les longs trajets silencieux, le cadavre roule à mes côtés. D’autres fois, quand je m’endors ou que je n’arrive pas à m’endormir, il repose avec moi dans mon lit. Tour à tour inoffensif ou dangereux, le cadavre a le don de la parole.


Après toute cette débauche des coups funestes du destin, on comprend que mon penchant malsain pour les malheurs d’autrui ait été amplement comblé avec ce Chant de Dolorès. Mieux que ça, le livre propose une vision lucide de l’existence, ni totalement désespérée, ni complètement enchantée. Il restitue sa complexité avec justesse et se propose de montrer comment, à long terme, les évènements modèlent un individu et contribuent à influencer ses choix de vie. Le cas de Dolorès offre un exemple de résilience tout à fait crédible. Les malheurs qui sont les siens ne s’abattent pas sur elle pour le simple plaisir d’assister au spectacle d’une déferlante qui noierait un être simplement malchanceux. Ils jalonnent son existence de manière plus ou moins régulière, et s’expliquent de manière plus ou moins rationnelle. Ils alternent parfois avec des évènements heureux, qui procurent à l’histoire de Dolorès un aspect de véracité qu’il n’est pas toujours évident de trouver dans ce genre d’histoires. Entre temps, on assiste à la croissance d’une enfant. On partage avec elle ses découvertes, ses rencontres, au fil d’une prose de plus en plus mature. C’est là une prouesse de Wally Lamb : transférer à son écriture le ton d’un personnage en constante évolution. Non seulement, on ne pense jamais un instant que l’écrivain qui a donné vie à Dolorès est un quarantenaire qui n’a jamais été obèse et esseulé mais, en plus, on est ébloui par cette justesse de ton hyperréaliste et drôle sans le vouloir. La tendresse pour Dolorès émerge peu à peu, sans que Wally Lamb ne donne un instant l’impression de vouloir la susciter.

Le meilleur tour de force de Wally Lamb est sans doute celui-ci : invoquer des sentiments louables chez le lecteur, pourtant confronté à la lecture d’une histoire qui promettait au mieux de le désoler, au pire de lui faire verser des larmes de crocodile. Après avoir lu Wally Lamb, on comprend qu’il n’aurait jamais pu commettre une telle hypocrisie. Sa vision est humaniste et jamais cet auteur n’aurait pu se complaire dans la description du malheur dans le seul objectif de soutirer des larmes au lecteur complaisant.

Pour une idée de l'état d'esprit général de ce roman :
Citation:

J’attendais impatiemment l’accident de la route qui allait me paralyser et réveiller du même coup mes parents. Je nous imaginais retournant vivre tous les trois à Bobolink Drive, papa poussant le fauteuil roulant d’un air solennel, éternellement reconnaissant que j’aie daigné lui pardonner. Maman, debout sur le seuil, un petit sourire triste sur les lèvres, ses cheveux aussi propres et brillants que ceux de Miss Dop.

Partager cet article

Repost 0
Published by Colimasson - dans Livre
commenter cet article

commentaires