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13 décembre 2012 4 13 /12 /décembre /2012 14:55






Lorsque Carson McCullers écrit dans son livre : « Il éprouvait une chaude sympathie pour les malades et les infirmes. S’il arrivait chez lui un client affligé d’un bec-de-lièvre ou atteint de tuberculose, il lui offrait un verre de bière. Si le client était bossu ou très infirme, c’était du whisky. Il y avait un type qui avait perdu la jambe gauche et les parties génitales dans une explosion de chaudière et, toutes les fois qu’il venait au café, une pinte gratis l’attendait », sans doute s’inspire-t-elle de ses propres penchants à l’exploration de l’âme des plus démunis. Qu’il s’agisse des pattes cassées, des pauvres obligés de trimer toute la journée pour survivre à peine convenablement ou des solitaires aux existences recluses –parfois, les trois conditions se mêlent à divers degrés-, l’attrait de l’auteure pour ce genre de personnages semble n’avoir aucune limite.


Tout commence avec deux hommes atypiques : Singer et Antonopoulos, muets de leur état, cohabitent tranquillement à l’écart du reste du monde. Lorsque Antonopoulos tombe malade et finit interné dans un asile, Singer part de chez eux et s’installe dans un foyer où loge, entre autres personnages, un des plus importants du livre : Kelly. Sans doute reconnaîtra-t-on dans cette dernière figure un portrait voilé de Carson McCullers. Lorsqu’elle publie son livre en 1940, l’auteure a 23 ans : son enfance et son adolescence sont encore proches et inspirent peut-être à l’existence rêveuse que mène Kelly, son amour pour la musique, qui l’enjoint à déambuler dans la cour des immeubles pour saisir les échappées sonores d’éventuels postes de TSF, son attrait pour les pays étrangers et son sens de l’observation qui lui permet de saisir les particularités de chaque être humain qu’elle rencontre. A travers son regard, que viennent compléter les observations de l’auteure, on fait la connaissance d’un couple de tenanciers de bar qui survit difficilement entre haine et résignation, d’un docteur noir, d’un communiste et d’une ribambelle d’enfants facétieux.


Tous ces personnages, aimables et atypiques selon que l’on considère leurs défauts ou leurs qualités, évoluent dans un monde qui apparaît comme infernal. Malgré toute la moralité de leurs valeurs individuelles, malgré l’admiration que l’on peut ressentir pour leur endurance à affronter les assauts de l’existence, malgré l’image, finalement respectable, qui se dégage de ces personnages, rien n’y fait : le système est si moribond que l’enthousiasme fléchit et entraîne le lecteur dans le marasme d’un monde qui tue à petit feu ses plus nobles créations. Les caractères des personnages deviennent alors misérables et là où aurait pu naître l’admiration ne subsiste plus qu’une vague pitié parfois attendrie.


Si le livre fait preuve de la grande maturité de l’auteure, certaines manies de l’écriture laissent cependant transparaître sa relative jeunesse. Ainsi en est-il des discours quasi-prophétiques qu’elle fait tenir à l’un de ses personnages –traduction du sentiment d’être l’ « élu », fondamentalement différent du reste de l’humanité –en mieux !


« […] quand un homme sait, il voit le monde comme il est et il regarde des milliers d’années en arrière pour comprendre comment il en est arrivé là. […] Il voit comment, quand les gens souffrent trop, ils deviennent mesquins et laids et quelque chose meurt en eux. Mais ce qu’il voit surtout c’est que tout le système du monde est basé sur un mensonge. Et, bien que ce soit aussi clair que le soleil en plein midi…ceux qui ne savent pas ont vécu si longtemps avec ce mensonge qu’ils ne peuvent pas le voir. »


A travers le personnage du communiste, Carson McCullers évoque également ses déceptions quant à un monde au système fondamentalement injuste et, qui plus est, intouchable. Il en résulte de nombreuses diatribes très virulentes –qui n’empêchent toutefois pas à une once de naïveté de se dégager de derrière ces propos :


« […] Ils ont fait du mot liberté un blasphème. […] Ils l’ont fait puer comme un putois, puer pour tous ceux qui savent. »


Le Cœur est un chasseur solitaire semble être la traduction du désenchantement d’une jeune fille après l’amour indéniable qu’elle semblait avoir nourri jusqu’alors pour l’existence. Si le ton est sombre, il semble surtout vouloir conjurer le chagrin avec ses propres armes. Difficile de dire si cette catharsis aura finalement aidé Carson McCullers…

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Published by Colimasson - dans Livre
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commentaires

Mo 15/12/2012 12:52

J'ai déjà lu "Reflets dans un coeur d'or" et "L'horloge sans aiguilles". J'avais envie de relire "le coeur..." avant de poursuivre. Ce sont de vieilles lectures ^^

Colimasson 16/12/2012 10:54



Ca fait parfois du bien de revenir à de vieilles lectures... pour ma part, je ne suis pas trop tentée de lire d'autres textes de McCullers...je crois que son univers ne me correspond pas tout à
fait. Bonne relecture, en tout cas, si tu t'y décides... ;)



Mo 14/12/2012 16:31

Je ne garde qu'un souvenir ténu de cette lecture pourtant, je sais que j'avais apprécié ce récit. A relire je crois

Colimasson 15/12/2012 09:14



A moins que tu ne lises un autre de ses récits... histoire de replonger dans les ambiances chères à Carson McCullers ?