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12 février 2013 2 12 /02 /février /2013 18:16





Dans la tradition des vieux contes orientaux telle que la conçoivent en tout cas les lecteurs occidentaux, le Conte de la Pensée Dernière se fait récit à plusieurs niveaux. En effet, qu’est-ce que cette pensée dernière, sinon elle-même un conte englobé dans le conte plus moderne de la tradition « orale » ? Edgar Hilsenrath, sang-mêlé aux influences et aux origines diverses –fils d’une famille juive d’origine polonaise, déporté dans un camp nazi avant de vivre en Israël puis aux Etats-Unis- est d’un cosmopolitisme dont il joue avec subtilité.


Pourrait-on comparer son Conte de la Pensée dernière avec un autre conte choisi tout à fait par hasard, lui-même issu de la vieille tradition orientale ? par exemple les Contes des Milles et une nuits ? On retrouverait là de belles similitudes, ainsi ce rythme caractéristique de la narration, répétitif et mécanique à la manière d’une chanson –donc également musical- et primaire dans les structures grammaticales. On retrouverait également des thèmes similaires dans la perversité, la cruauté et l’érotisme déployés par les personnages, que tout semble rassembler autour des problématiques de l’union amoureuse, de la famille et des castes –et donc du pouvoir. Edgar Hilsenrath ne se contente cependant pas d’un récit à lire au premier degré. Espiègle et ludique, il prend du recul et s’éloigne de la tradition ancestrale du conte oriental pour instiller un brin du cynisme post-historique qui échoit à ceux qui ont vécu et connu les tumultes de la première moitié du 20e siècle, et une dose d’ironie à la fois accusatrice –lorsqu’il s’agit de décrire les comportements absurdes des grands hommes- mais aussi libératrice –car l’ironie est un signe d’espoir lorsqu’elle devient parole du survivant. Edgar Hilsenrath corse les règles du jeu du conte oriental en brouillant les pistes chronologiques, nous faisant passer d’une époque à l’autre sans crier gare et en nous laissant nous débrouiller quant à l’identité des voix qui s’expriment tour à tour. Sans chercher à compliquer notre pauvre existence de lecteur, Edgar Hilsenrath parvient ainsi à donner de l’épaisseur à son conte qui ne se montre jamais linéaire.


Là où l’écrivain se montre résolument moderne, c’est dans le sujet que choisit d’évoquer la petite voix de la Pensée dernière. A travers un défilé de légendes, de rumeurs, d’époques et de personnages, Edgar Hilsenrath se propose de nous présenter une région partagée entre Turcs, Kurdes et Arméniens –or, on sait que les plus grands ennemis et que les plus cruels conflits éclatent entre ceux qui sont le plus proches et qui se ressemblent le plus, car les seules différences existant entre eux prennent alors des proportions hors-du-commun. Une conjonction d’évènements locaux mais aussi internationaux, à laquelle participent les états européens dans un jeu de conflits d’intérêts, précipitera le pogrom arménien de 1915 qui aboutit au génocide bien connu. En suivant le Conte de la Pensée Dernière, nous passons donc progressivement d’une histoire locale à une histoire dont le périmètre d’influence s’élargit sans cesse jusqu’à englober la Terre entière, car tel est le projet d’Edgar Hilsenrath : donner une voix à toutes les victimes silencieuses, obligées de souffrir et de se taire tout à la fois.


Pour éviter un excès de tragique qui aurait rendu ce conte plombant, l’écrivain n’hésite pas à ridiculiser les principaux acteurs de ce crime. Pas d’intelligence ni de perspicacité à l’œuvre dans les grandes décisions politiques : ici comme ailleurs, le pouvoir tyrannique permet tout et sert aux intérêts individuels.


« - Et les maisons des Arméniens, qu’est-ce qu’elles vont devenir ? Et le mobilier ? Et les vêtements et tout le reste ? Et l’argent et l’or et les bijoux ? Qu’est-ce qu’on en fera ?
- Les objets de valeur devront être remis aux autorités. Et cela sous peine de mort. Les bagages des Arméniens devront se limiter à ce qu’ils peuvent porter eux-mêmes ou ce qu’ils pourront entasser sur les chars à bœufs. Nous ferons proclamer que les biens immobiliers seront restitués aux déportés à la fin de la guerre, lorsqu’ils rentreront chez eux.
- Il y en aura donc qui rentreront chez eux ?
- Nous ferons en sorte que personne ne rentre.
- Dans ce cas, il n’y aura pas de restitution, je veux dire : de ces biens immobiliers ?
- Je ne vous le fais pas dire. »



Mais les petits acteurs de ce conte –paysans, mères de famille, enfants…- n’échappent pas à la même causticité verbale d’Edgar Hilsenrath. Leurs défauts sont eux aussi mis en avant et leur exubérance éclate à travers les légendes métaphoriques transmises de génération en génération :


« Et soudain les gros sacs de lait de sa mère éclatèrent. Et ce furent des torrents de lait qui dévalèrent la montagne et se répandirent dans les vallées anatoliennes. Et les torrents devinrent des fleuves. Et les fleuves devinrent des mers. Le lait de sa mère coulait de par le monde à grands flots, seul le petit Wartan, couché sous la vigne, en demeurait privé. Et le petit Wartan hurlait, hurlait, avide du lait de sa mère qui coulait partout, sauf dans sa bouche. »


Ainsi, si Edgar Hilsenrath évite au lecteur de revivre trop pleinement le tragique d’un génocide en nous tenant à distance de ses personnages, il ne lui permet pas non plus d’éprouver le moindre sentiment de compassion pour eux. Les victimes redeviennent ce qu’elles ont toujours été : une masse informe qui disparaît dans l’anonymat, tandis que les responsables en premier lieu continuent de porter le costume bouffon des petits enfants égoïstes qui ont grandi trop vite. Si Edgar Hilsenrath parvient à transcender son propos avec une légèreté toute musicale, il n’ose toutefois pas approcher son lecteur et ne parvient pas à lui transmettre ce qui était peut-être son objectif premier : le sentiment de persécution et de rejet de tout un peuple.


Edgar Hilsenrath aime jouer avec la voix du conteur...


Citation:
« Un plan conçu en vue d’une solution définitive ressemble à une œuvre d’art. Ou bien me tromperais-je ? L’œuvre d’art serait-elle uniquement la vie, et en aucun cas ce qui est ourdi pour son anéantissement…le fait étant que la vie est plus complexe que la mort et qu’il faut déployer beaucoup plus d’efforts et de génie pour créer de la vie que pour la supprimer ? Cela, le dernier des minables n’en est-il pas capable ? Et voilà déjà que j’en ai le poil qui me démange. Mais pourquoi moi, le conteur, devrais-je me casser la tête là-dessus ? »




Le politique et ses justifications...

Citation:
- Ces conspirateurs arméniens sont incroyablement prévoyant, dit le vali.
- Oui, dit ton père.
- Mais pourquoi ces Arméniens tenaient-ils tellement à ce qu’il y ait la guerre mondiale ?
- Pour eux, il s’agissait surtout d’entraîner la Turquie dans une guerre contre la Russie. Or, il était clair que cela se produirait automatiquement et infailliblement dès l’instant où les Turcs se rangeraient du côté des Allemands et des Autrichiens.
- C’est clair, en effet, di le vali.
- Et pour les Arméniens, une guerre russo-turque représente le moyen de se libérer du joug turc.
- Que voulez-vous dire par le joug turc, Effendi ?
- Je ne veux rien dire du tout, Vali Bey, dit ton père. Je cherche simplement à expliquer comment les Arméniens de Sarajevo voyaient les choses.
- Et comment les voyaient-ils ?
- Comment ils les voyaient ? Ils voyaient en premier lieu le front du Caucase. Personne, pensaient-ils, ne pourrait arrêter le rouleau compresseur russe. Les Russes franchiraient le Caucase, entreraient en Turquie et libéreraient les millions d’Arméniens vivant en territoire turc.




...alterne avec des passages où le ridicule et l'absurde s'affrontent joyeusement...


Citation:
- On dirait que les porteurs d’uniformes allemands ont toujours les poches bourrées de noix. Mais ce ne sont pas des noix.
- Ah bon ?
- Non, en fait, ils ont les poches bourrées de papier journal.
- De papier journal ?
- Oui.
- Par Allah ! Qui songerait à bourrer ses poches de papier journal ?
- Les Allemands.
- Et pourquoi ?
- Parce qu’ils disent qu’il n’y a pas de papier hygiénique en Turquie.
- Du papier hygiénique ? C’est quoi ?
- Le papier à l’aide duquel les Européens se torchent le derrière.
- Mais on ne se torche pas le derrière avec du papier !
- C’est bien ce que je m’évertue à répéter aux Allemands que je suis amené à rencontrer.




N'oublions pas de beaux passages, graves et mélancoliques :


Citation:
Lorsque quelqu’un a les yeux ternes, c’est que les choses vont mal pour lui. Des yeux qui rayonnent, en revanche, signifient que celui qui les possède a surmonté la nuit. C’est comme si la clarté du jour était logée dans son cœur.


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Published by Colimasson - dans Livre
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commentaires

PILC Mag 13/02/2013 14:01

Bonjour,
Notre dernier mag consacré en grande partie à Hilsenrath devrait vous intéresser ! :)
Seriez-vous dispo par mail pour répondre à quelques questions afin que votre blog soit mis à l'honneur sur Paris-ci la culture ?
merci
Stéphanie

Colimasson 14/02/2013 09:17



Bonjour, Vous pouvez me contacter via mon adresse e-mail : colimasson@live.fr