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15 septembre 2012 6 15 /09 /septembre /2012 15:35





Aucun livre de Nietzsche n’est dispensable, mais le lecteur qui cherche à privilégier l’essentiel devrait peut-être commencer par aborder l’auteur avec ce Crépuscule des idoles, condensé de ses idées les plus innovantes et personnelles.


Le livre est séparé en onze parties dont la forme varie souvent. Nietzsche ne laisse pas son lecteur s’amollir dans un seul format de texte, dans un seul genre de prose littéraire. Il privilégie toutefois la forme courte et directe à travers des paragraphes et des chapitres brefs qui donnent au livre une cadence dynamique. Les phrases sont simples, ne s’embarrassent pas de complexités inutiles. Pour qui connaît déjà l’esprit dionysiaque de Nietzsche, on appréciera cette connivence de forme et de fond, et on reconnaîtra la puissance d’un style qui s’accorde à sa théorie de l’Esthétique : « Tout ce qui est bon est léger, tout ce qui est divin court sur des pieds délicats ».


Le premier chapitre du Crépuscule des idoles ouvre le bal avec une succession d’aphorismes et de maximes virulentes, dont certaines sont passées à postérité (« Ce qui ne me tue pas me fortifie »). On assiste là à un déliement de la pensée, comme un coureur de fond délierait ses jambes avant de se lancer dans un effort plus important.
Et en effet, les chapitres suivants offrent au lecteur une consistance plus dense.


Bien que Nietzsche maîtrise avec perfection la légèreté divine de son écriture, ses propos, par leur originalité, leur caractère profondément bouleversant, nécessitent une lecture attentive. Pour peu que l’on ait partagé, sans les avoir auparavant explicités, les pressentiments de Nietzsche, la lecture sera peut-être plus fluide. La lecture antérieure d’autres volumes pourra également faciliter la compréhension.


Nietzsche revient aux sources de la philosophie en abordant la problématique de Socrate. Premier philosophe connu et parvenu jusqu’à nous, il est désigné comme le représentant principal d’une philosophie de la vie malade et dégénérée –le mot de « décadence » est utilisé à plusieurs reprises. De fil en aiguille, Nietzsche remonte le cours de l’Histoire et récolte d’autres preuves de la décadence de l’esprit humain. La morale chrétienne en tête, il désigne comme autres responsables le langage mais aussi Schopenhauer, Wagner, Sénèque, Schiller, Rousseau, Dante, Kant, Victor Hugo, Liszt, George Sand, Mill, Goncourt, Zola… dont il s’amuse à décortiquer les signes d’une pourriture de la pensée dans le neuvième chapitre (Flâneries d’un inactuel). Face à tous ces dégénérés, Nietzsche brandit la grâce divine d’un Dionysos, dont il considère être le dernier disciple.


C’est sur la base de cette opposition que Nietzsche se propose d’élaborer une nouvelle philosophie qui ne se veut ni jugement moral, ni élaboration d’une hiérarchie de valeurs. La raison, qui cherche à rationaliser la vie, à rendre ses instincts froids et fatigués –qui tend, en réalité, à épuiser les élans vitaux- cède la place à une pensée tragique qui accepte les contradictions inhérentes de la condition humaine. La raison même est le signe d’un affaiblissement et d’une décadence. Que dit la morale chrétienne, que dit le pessimisme ? « Ne pas chercher son avantage », « La vie n’a plus aucune valeur »… Ce qui se fait passer pour altruisme, ce qui se donne les apparats de la vertu ne cherche en réalité qu’à dissimuler l’effritement d’une force et d’une vigueur qui peine à retrouver son souffle. La vérité serait : « Je ne sais plus trouver mon avantage », « Je n’ai plus aucune valeur »…


On associe Nietzsche au nihilisme, mais souvent en se trompant sur la définition de ce concept. A la différence de Schopenhauer, qui dresse le constat d’un monde absurde et sans espoir, Nietzsche est nihiliste dans le sens où il abolit la morale chrétienne. Mais il n’en reste pas là : il se propose de dépasser la vision d’un monde absurde en érigeant comme modèle la vitalité de l’homme dont les instincts n’ont pas été bafoués –et on retrouve ici les caractéristiques qui définissent le surhomme.


Nietzsche ne fait sombrer ni dans le désespoir, ni dans l’impuissance, ni dans la faiblesse. Sa pensée est surprenante et réjouissante car elle admet que la destruction des carcans de l’homme moderne lui ouvrira les portes d’une liberté revigorante où la santé, la force et la puissance deviendraient enfin des vertus au détriment de l’abnégation, de la soumission et de la maladie des corps déprimés par la morale de type chrétienne.


Ce Crépuscule des idoles est un panacée contre la dépression moderne. Par un retour sur soi, il fait aimer la vigueur des passions et des instincts qui sont toujours bons lorsque la décadence n’est pas encore installée. En se souciant d’abord de soi, l’homme prouvera mieux son amour de la vie qu’en se vautrant dans l’hypocrisie d’un amour d’autrui fondamentalement manipulateur. L’effet que suscite ce court volume est une preuve incontestable de la sincérité du propos de l’auteur : lorsqu’on referme le Crépuscule des idoles, on aimerait aller danser avec Nietzsche, en célébration à la vie toute-puissante.

 

 

Un passage qui résume bien l'avis de Nietzsche sur la question de Socrate :

Citation:
« De tout temps les sages ont porté le même jugement sur la vie : elle ne vaut rien… Toujours et partout on a entendu sortir de leur bouche la même parole, -une parole pleine de doute, pleine de mélancolie, pleine de fatigue de la vie, pleine de résistance contre la vie. Socrate lui-même a dit en mourant : « Vivre –c’est être longtemps malade : je dois un coq à Esculape libérateur. » Même Socrate en avait assez. –Qu’est-ce que cela démontre ? Qu’est-ce que cela montre ? […] « Il faut en tous les cas qu’il y ait ici quelque chose de malade », -voilà notre réponse : ces sages parmi les sages de tous les temps, il faudrait d’abord les voir de près ! Peut-être n’étaient-ils plus, tant qu’ils sont, fermes sur leurs jambes, peut-être étaient-ils en retard, chancelants, décadents peut-être ? La sagesse paraissait-elle peut-être sur la terre comme un corbeau, qu’une petite odeur de charogne enthousiaste ?... »




Pourquoi les instincts ne devraient pas être contrôlés en dehors des périodes de décadence :

Citation:
« La plus vive lumière, la raison à tout prix, la vie claire, froide, prudente, consciente, dépourvue d’instincts, en lutte contre les instincts ne fut elle-même qu’une maladie, une nouvelle maladie –et nullement un retour à la « vertu », à la « santé », au bonheur… Être forcé de lutter contre les instincts –c’est là la formule de la décadence : tant que la vie est ascendante, bonheur et instinct sont identiques. »




Certaines pensées de Nietzsche me semblent être annonciatrices de ce qu'on nommera plus tard "résilience" :

Citation:
« L’artiste tragique n’est pas un pessimiste, il dit oui à tout ce qui est problématique et terrible, il est dionysien… »



Et qui ne peut s'effectuer que par un retour sur soi, et non pas la désignation de tiers coupables (qui ressemblerait alors à de la lâcheté ?)

Citation:
« Déjà la plainte, rien que le fait de se plaindre peut donner à la vie un attrait qui la fait supporter : dans toute plainte il y a une dose raffinée de vengeance, on reproche son malaise, dans certains cas même sa bassesse, comme une injustice, comme un privilège inique, à ceux qui se trouvent dans d’autres conditions. […] Que l’on attribue son malaise aux autres ou à soi-même –aux autres le socialiste, à soi-même le chrétien- il n’y a là proprement aucune différence. Dans les deux cas quelqu’un doit être coupable et c’est là ce qu’il y a d’indigne, celui qui souffre prescrit contre sa souffrance le miel de la vengeance. »




Un autre principe de Nietzsche : ne pas confondre cause et conséquence :

Citation:
« […] ma raison rétablie affirme : « Lorsqu’un peuple périt, dégénère physiologiquement, les vices et le luxe (c’est-à-dire le besoin d’excitants toujours plus forts et toujours plus fréquents, tels que connaissent toutes les natures épuisées) en sont la conséquence. Ce jeune homme pâlit et se fane avant le temps. Ses amis disent : telle ou telle maladie en est la cause. Je réponds : le fait d’être tombé malade, de ne pas avoir pu résister à la maladie est déjà la conséquence d’une vie appauvrie, d’un épuisement héréditaire. Les lecteurs de journaux disent : un parti se ruine avec telle ou telle faute. Ma politique supérieure répond ; un parti qui fait telle ou telle faute est à bout –il ne possède plus sa sureté d’instinct. Toute faute, d’une façon ou d’une autre, est la conséquence d’une dégénérescence de l’instinct, d’une désagrégation de la volonté : par là on définit presque ce qui est mauvais. »

 


Un peu plus léger et "mondain" : ce que Nietzsche pense de certains de ses confrères :

Citation:
« SAINTE-BEUVE. – Il n’a rien qui soit de l’homme ; il est plein de petite haine contre tous les esprits virils. Il erre çà et là, raffiné, curieux, ennuyé, aux écoutes, -un être féminin au fond, avec des vengeances de femme et des sensualités de femme. »




Citation:
« GEORGE SAND. – […] Je ne puis supporter ce style de tapisserie, tout aussi peu que l’ambition populacière qui aspire aux sentiments généreux. Ce qui reste cependant de pire, c’est la coquetterie féminine avec des virilités, avec des manières de gamins mal élevés. […] Et avec combien de suffisance elle devait être couchée là, cette terrible vache à écrire qui avait quelque chose d’allemand, dans le plus mauvais sens du mot, comme Rousseau lui-même, son maître, ce qui certainement n’était possible que lorsque le goût français allait à la dérive ! »




Pamphlet le plus virulent lorsque Nietzsche s'attaque à Wagner, qu'il avait pourtant follement adoré :

Citation:
« Ce n’est pas avec la musique que Wagner a conquis les jeunes gens, c’est avec l’ « idée » : -c’est la richesse en énigmes de son art, son jeu de cache-cache entre cent symboles, la polychromie de son idéal qui amena et attira ces jeunes gens à Wagner ; c’est le génie nuageux de Wagner, sa manière de saisir, de glisser, de frôler dans les airs, d’être à la fois partout et nulle part, exactement le même procédé qu’employa Hegel pour séduire et pour attirer son époque ! –Au milieu de la multiplicité, de la plénitude et de l’arbitraire de Wagner ces jeunes gens se croient justifiés devant eux-mêmes, -ils se croient « sauvés »-. »




Citation:
« L’adhésion à Wagner se paye cher. J’observe les jeunes gens qui furent longtemps exposés à son infection. L’action la plus immédiate qu’il exerce, action relativement innocente, c’est son influence sur le goût. Wagner agit comme l’absorption continue de boissons alcooliques. Il émousse, il empâte l’estomac. Effet spécifique : dégénérescence du sentiment rythmique. Le wagnérien finit par appeler rythmique ce que moi-même, avec un proverbe grec, j’appelle « remuer le marais ». »


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Published by Colimasson - dans Livre
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commentaires

Niche 25/02/2014 17:51

un panacée???????

Niche 25/02/2014 17:51

Un panacée ????????

Livrogne.com 20/05/2013 10:41

Oui bien sûr, mais j'ai des lectures en retard, alors patience !
Bonne journée Coli

Colimasson 21/05/2013 09:00



Je comprends tout à fait... je partage la même situation ;)



Livrogne.com 19/05/2013 16:32

Excellente idée de lecture et un article bien ficelé.
Je vais de ce pas le commander car la philosophie de Nietsche m'intéresse

Colimasson 20/05/2013 08:36



Bonne idée ! Tu me feras signe quand il figurera sur ton blog ? ;) (si jamais je le rate...)