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13 juillet 2013 6 13 /07 /juillet /2013 13:51
 

Il est des époques comme la nôtre où être un écrivain raté peut devenir le plus grand atout pour accéder au succès. Pour un peu de reconnaissance littéraire tardive, il aura fallu que Frederick Exley mène une vie laborieuse, à la fois supporter des Giants, professeur clairvoyant de français, aliéné à Avalon Valley, époux décevant, père simulateur et alcoolique invétéré -comme si ces épreuves incessantes n’auraient pu avoir d’autre conclusion (sublimation ?) que cette épopée biographique qui n’est pas sans rappeler la Crucifixion en rose d’Henry Miller. Menteurs, volages, illuminés, Frederick Exley et son confrère auraient pu s’entendre à merveille… mais peut-être se seraient-ils entredévorés pour deviner qui, de l’un ou de l’autre, pouvait prétendre décrocher le plus légitimement la palme du perdant.


Dans la préface du Dernier Stade de la soif, Nick Hornby s’extasie devant Frederick Exley comme le seul auteur de sa génération capable d’avoir déversé sans pudeur et sans fierté le contenu putride de son existence au vu et au su de tous ses lecteurs potentiels. Ce serait là réduire un peu trop drastiquement le champ des auteurs de la seconde moitié du vingtième siècle, et faire confondre l’engouement à l’ignorance. Dans son principe, le Dernier Stade de la soif n’a rien de révolutionnaire : ce roman est un canal qui permet à Frederick Exley de déverser toute sa bile anti-américaine et de dégobiller toutes les valeurs moisies du rêve américain dans la tronche de ses compatriotes. En appui de ses convictions, il évoque les évènements marquants de son existence et ressasse ses déceptions, convaincu qu’en appuyant sur le caractère désespérant de son parcours, il fera ressortir de manière triomphante la crasse, l’hypocrisie et le malheur que dissimulent les sourires resplendissants des modèles publicitaires. Rien d’original, donc. Rien d’original, dans le principe. Sauf à considérer que se plonger dans la biographie d’un homme aussi sincère, aussi lucide et aussi clairvoyant que Frederick Exley constitue forcément une expérience originale en soi. C’est le cas.


Pendant tout le début de son existence, Frederick Exley, rivalisant avec son père décédé, aura tenté de devenir aussi glorieux que lui. Comprenant très vite qu’il s’agissait en fait, principalement, de faire preuve de prostitution intellectuelle pour correspondre aux modèles vantés par la société américaine, le jeune homme jette les armes, sans délaisser son rêve pour autant. La route vers la déchéance commence… comment rester fidèle à ses convictions et à ses valeurs tout en essayant d’atteindre un but qui leur est opposé ? Entre envie d’inclusion totale et rejet de la société, Frederick Exley virevolte d’une ambivalence à l’autre, se détruisant davantage qu’il ne parvient à faire changer le monde qui l’entoure. Et c’est lorsqu’il cesse enfin de vouloir paraître autre qu’il n’est –lorsqu’il écrit ses mémoires sans oublier aucun passage humiliant, grotesque ou rabaissant de son existence, volant allègrement à contre-courant des marqueurs de la réussite en vigueur dans le Nouveau Monde- que Frederick Exley parvient à nous convaincre de son prodigieux talent par l’usage de sa verve rancunière.


Mais… on sent toutefois que les procédés de séduction traditionnels ne sont pas loin. Même s’il a choisi d’orienter le Dernier stade de la soif sur l’affirmation de sa personnalité réelle au détriment des exigences revendiquées par la société, son livre n’est authentique que partiellement et s’il peut convaincre son lecteur, ce n’est qu’au prix d’une manipulation discrète –qui semble même faire un peu honte à Frederick Exley. Après avoir vivement insulté et moqué ses congénères, l’auteur semble obligé de se moquer de lui à son tour et sur le même ton, avec une tolérance un peu trop marquée pour qu’elle soit vraiment cohérente avec les valeurs et les images de vengeance persistantes qui martèlent d’autre part son esprit. Il est aussi question de femmes, d’enfants et de cunnilingus –prouvant que Frederick Exley, à la manière d’Henry Miller, n’était pas si rejeté du monde qu’il ne voulait bien l’écrire- mais ceci passe encore : chacun a bien le droit de se mettre en scène dans un film écrit à son honneur, afin de revendiquer ses propres gloires. Le plus dérangeant survient dans les dernières pages du livre lorsqu’on se rend compte que progressivement, dans l’échec, Frederick Exley est parvenu à fusionner avec les images de son pire cauchemar : celui du rêve américain. Comme s’il ne pouvait pas se séparer de la conclusion hollywoodienne en « Happy End » des œuvres les plus sirupeuses du septième art, Frederick Exley se croit obligé d’apporter une touche de semi-réconfort à l’écriture de sa biographie romancée. Oui, lecteur ! même dans l’échec, tu peux tirer parti de ta déveine pour pondre un livre… rester productif… te divertir… te rengorger socialement…


Malgré cette conclusion un peu contradictoire qui nous indique que Frederick Exley n’est pas totalement guéri de l’american dream, il serait dommage de cracher sur son plaisir… l’auteur a tout de même de quoi être fier de lui. Son talent pour rendre vivantes les scènes de son existence est immense et son humour parvient à transcender le désespoir pourtant bien tenace qui a dû le cheviller à de nombreuses reprises. Et puis, surtout, Frederick Exley parvient à nous séduire en nous montrant qu’il n’est pas mieux que nous, et que nous ne sommes pas meilleurs que lui… après tout, nous sommes tous aussi corrompus que lui, modulant nos humeurs en fonction de nos besoins entre reconnaissance et indépendance, et on comprend qu’à défaut d’avoir pu accomplir le rêve américain, Frederick Exley ait voulu tout du moins se façonner sa propre petite gloriole –attachante parce que personnelle, à défaut d’être rentable.



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Andy Reynolds



« Telles des starlettes de cinéma tout justes fabriquées, ils se ressemblent comme deux gouttes d’eau : tous mesurent un mètre quatre-vingt-cinq ; tous ont une peau hâlée, tous ont une coupe de cheveux parfaite, tous sont vêtus de chemises proprettes et de pulls en V en cachemire, et tous portent des bermudas iridescents dévoilant de jeunes et jolies jambes musclées. a les regarder, je comprends qu'’ls sont la génération à qui le président Johnson a promis sa Grande Société ; la génération qui ne connaîtra jamais la honte de la pauvreté, l’angoisse de la défaite l’ironie fatidique de la maladie inopinée ; la génération qui se rendra sur la lune déserte et la trouvera, puisqu’on leur aura dicté leur réaction, plus belle que cette rivière qui coule inaperçue à leurs pieds ; la génération qui prendra sa retraite dans le Sud-Ouest américain, où ils vivront jusqu’à cent cinquante ans sous le soleil brillant et inamovible, à regarder les rediffusions d’Ed Sullivan sur des postes de télévision couleur de cinq mètres de haut. »

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Published by Colimasson - dans Livre
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commentaires

Alcapone 13/07/2013 17:00

C'est vrai que l'engouement de Nick Hornby m'a paru exagéré : pour moi, Exley n'a rien d'un auteur particulièrement génial surtout comparé à Miller et sa magnifique trilogie de la Crucifixion en
rose.

Colimasson 14/07/2013 09:52



Peut-être cet engouement a-t-il été suscité par le fait qu'un auteur que l'on puisse comparer (même de loin) à Miller n'a pas été publié depuis longtemps ? ...