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6 septembre 2013 5 06 /09 /septembre /2013 09:25



Plus incompréhensible, nous serions définitivement perdus. S’il fallait toutefois essayer de résumer ce Dieu venu du Centaure –au moins essayer d’en extraire des motifs rationnels- on parlerait d’un monde surpeuplé qui ne peut échapper à son cannibalisme qu’à condition d’expatrier de force ses habitants sur les planètes colonisables de son système solaire. La vie dans ces colonies est mélancolique tandis que le monde d’origine se meurt, atteint par un réchauffement climatique si intense que quiconque sortirait à l’air libre sans protection cuirait aussitôt. Cette vision angoissée d’un futur s’inspire directement des craintes de Philip K. Dick. De ses prémonitions ? ce thème aussi est un leitmotiv de son œuvre et, une fois n’est pas coutume, le personnage le plus important de ce Dieu venu du Centaure est un précog. Parcouru de flashs futuristes, celui-ci est employé par la société Combiné P. P. pour évaluer la popularité potentielle d’objets avant leur mise en miniaturisation. Le business marche toujours aussi bien –et mieux encore lorsque les pertes financières sont écartées par la lucidité d’une vision.


Cette société importe des poupées à taille humaine, prototypes d’une humanité jeune, belle et en pleine santé, directement inspirées des jouets avec lesquels s’amusait la fille de Philip K. Dick. Elle importe également, de manière illégale, la drogue D-Liss qui permet aux joueurs de s’incorporer dans le corps des poupées pour vivre des existences de substitution. Le rêve devient réalité. Les fantasmes peuvent enfin se libérer dans un univers qui tient uniquement du délire hallucinogène. Mine de rien, Philip K. Dick touche à un point sensible en évoquant le désir de chaque homme de pouvoir être quelqu’un d’autre au moins une heure dans sa vie.


« Grâce au K-Priss, on passe de vie en vie, on est insecte, professeur de physique, épervier, protozoaire, moisissure, péripatéticienne dans le Paris de 1904 ou encore… »


L’expérience s’effectue en parfaite impunité et constitue un exutoire fantastique pour les hommes civilisés que nous sommes –et qui sont encore ceux de l’univers imaginé par Philip K. Dick. Comment résister à la monotonie d’une vie cerclée de carcans, se résumant à une éducation, à un mariage, à une profession ? En se permettant des incursions dans des corps rêvés, en se livrant à l’adultère, à l’inceste, en tuant, en se consumant dans l’excès puis en retournant chez soi, comme si de rien n’était, seulement apaisé par l’assouvissement abstrait de ses pulsions.


« Pendant toute la durée de la translation, tout était permis : l’inceste, le meurtre, n’importe quoi, en restant du point de vue juridique une simple illusion, un désir sans conséquence. »


Mais cela ne suffit plus… Le D-Liss est en phase d’être détrôné par une drogue encore plus puissante. Ramenée du système Proxien par le dénommé Palmer Eldritch, le K-Priss fait l’objet d’une lutte grandiose déployée par les lobbies du D-Liss pour en interdire la commercialisation. Cette drogue peut se consommer sans l’intermédiaire des poupées et ne se contente plus de faire naître des visions fantasmatiques : elle projette ceux qui en consomment dans un univers parallèle –réel ou irréel ?- au sein duquel peuvent se matérialiser en temps réel les désirs et les objets de l’imagination.


Face à Palmer Eldritch se dresse Leo Bulero, qui entend préserver le marché du D-Liss en interdisant la commercialisation du K-Priss. Et quoi de mieux qu’infiltrer la source même du mal pour mieux la combattre… Leo Bulero se fait injecter du K-Priss par intraveineuse et virevolte avec Palmer Eldritch dans un univers inventé de toutes pièces par ce dernier. Il est bien obligé de le reconnaître : le pouvoir de cette drogue est immense et le D-Liss n’y résisterait pas. L’effet du K-Priss s’estompant, Leo Bulero revient au monde réel… et c’est là que la perversité de Philip K. Dick intervient une fois de plus pour embrouiller son lecteur aux confins de l’impossible. Leo Bulero croit avoir retrouvé ses pénates, mais n’est-ce pas une nouvelle illusion créée par son adversaire dans son univers parallèle pour l’empêcher justement de réincorporer son véritable corps ? Les niveaux de réalités s’emmêlent au point qu’il est impossible de s’y retrouver. Philip K. Dick perd ses personnages dans des univers imbriqués, et il nous perd avec eux. Palmer Eldritch devient une sorte de nouveau dieu, « véritable protoplasme », qui a « la capacité de se répandre, de se reproduire et de se diviser » dans un univers de « trois planètes et six lunes, envahies de répliques et d’extensions d’un seul homme ». L’angoisse est sourde et se mure d’incompréhension. Les personnages acharnés cherchent à jouir à tout prix, quels que soient les risques encourus, et ils continuent même lorsqu’ils prennent conscience des processus d’autodestruction qu’ils enclenchent. Le Dieu venu du Centaure porte un regard pessimiste sur une humanité égoïste qui se focalise uniquement sur ses impressions et ses plaisirs pour juger de la direction que devra emprunter l’existence globale d’un univers.




Parce qu’il réussit à décrire des processus inhérents à la nature humaine aussi bien que s’il bâtissait un système philosophique en pratique, Philip K. Dick restera pertinent à jamais. La construction de ses romans se base sur des écheveaux difficiles à démêler et souvent hermétiques mais ce défaut même n’empêche pas d’être touché par l’angoisse et la mélancolie qui marquent profondément ses textes -et ce Dieu du Centaure en particulier. Philip K. Dick propose une vision peu flatteuse de l’humanité : des êtres vils et laids qui, ne réussissant rien à obtenir par la persévérance et le courage, finissent par pomper la vie et le plaisir à des sources obscures. Le compte à rebours est enclenché.


Citation:
Le glacier principal, Ol’ Skintop, avait encore régressé de 4,62 Grables pendant les dernières vingt-quatre heures. Et la température relevée à New York à midi était en augmentation de 1,46 Wagner par rapport à celle du jour précédent. En outre, le taux d’humidité dû à l’évaporation des océans avait progressé de 16 Selkirks. Toujours plus chaud, toujours plus humide. La nature poursuivait sa marche inexorable, et vers quoi ? […]
Un jour, se dit-il, il fera si chaud que tout fondra comme du beurre. Il se rappelait le jour où sa collection de 33 tours s’était liquéfiée en un bloc compact –c’était juste au début du siècle- à la suite d’une panne du système de réfrigération. […] Et au même moment, chaque perroquet, chaque oiseau ming vénusien de l’immeuble était tombé raide mort. Sans compter la tortue du voisin qui avait été ébouillantée vive dans son aquarium.



*peinture de Philip Pearlstein

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Published by Colimasson - dans Livre
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commentaires

Clement Chaouche 29/07/2016 18:29

Le terme critique ne semble en effet pas convenir à ce texte qui se contente de faire un résumé du roman suivi ensuite de quelques commentaires trop généraux pour être pertinent. Vous commencez votre essais en écrivant : "Plus incompréhensible, nous serions définitivement perdus" . Cela en dit déjà long sur le reste. On comprend dès le départ votre perplexité face à K. Dick (ce que je peux comprendre pour ce roman comme pour d'autres d'ailleurs de K Dick). Néanmoins bien que le roman laisse songeur et laisse de nombreuses questions à son auteur vous semblez des le départ trop pessimiste. Évidemment on se sent quelque peu démuni (doux euphémisme) face à une telle œuvre qui ouvre sur des idées et des champs d'interprétations plus que variés (re doux euphémisme) mais la qualifier "d'incompréhensible" me semble maladroit (comme si l’œuvre n'offrait tout simplement rien à comprendre). A titre d'exemple, 2001 odyssée de l'espace laisse lui aussi pantois !! cela en reste une œuvre éminemment stimulante et dont l’intérêt réside également dans le fait que ce film ouvre sur une réflexion jamais finie (complète si vous préférez) mais seulement suspendue tout comme Ubik, le Maitre du Haut Château ...
Dommage. (ps : noter que Bulero ne se fait pas injecter le K-priss par intraveineuse mais que Eldritch le lui injecte de force). Qu'en pensez vous ?

unger wind 05/02/2015 00:21

il y a une confusion au début du compte-rendu entre l'exposé introductif sur le D-liss et les deux premières citations qui elles concernent le K-priss. Cela dénature le propos de l'auteur; le problème disparaîtrait si les citations et le paragraphe intercalé étaient déplacés de deux paragraphes. D'autre part l'aspect théologique est inaperçu. Pourquoi les mots Paraclet et Saint Paul sont-ils présents dans le texte. Heureusement que vous ne chroniquez pas Solaris de Tarkovsky