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8 février 2013 5 08 /02 /février /2013 16:35






« Si Gil ne savait pas qu’elle savait qu’il lisait son journal, elle pouvait y écrire des choses visant à le manipuler. Et même à lui faire du mal. Elle se dit qu’elle commencerait par un simple essai, un hameçon irrésistible. »




Irrésistible, en effet, et Gil comme le lecteur n’hésiteront pas à s’accrocher à cet hameçon dont l’efficacité ne tient qu’à la curiosité de la victime. Alors que le poisson croit avoir tiré le gros lot, il ne se doute pas qu’en réalité il est lui-même l’objet d’une belle pêche qu’il précipite d’autant plus qu’il se pense seul maître à bord.


Irene vit en couple avec Gil depuis de nombreuses années. Leur relation se noue autour d’un lien de subordination : d’abord modèle pour le peintre que sera son futur mari, Irene a peut-être cru un instant que le don de son image ferait d’elle une personne à part entière, reconnue pour ses qualités propres. Il n’en est rien et alors que Gil peint son amérindienne d’épouse par amour-propre et pour la gloire, celle-ci se réifie peu à peu en devenant la chose du peintre. Ses origines amérindiennes deviennent objet de consommation artistique tandis que son identité se subordonne à celle de Gil : au cours des vernissages, et même auprès de son mari, il est préférable qu’elle continue à porter cette image de « panthère» qui lui sied si bien.


« Elle était élancée, grande, brune de peau, et ne savait pas s’exprimer. Un marchand d’art l’avait comparée à une panthère, ce que Gil avait répété des semaines durant, mais Irene avait aimé se croire séduisante, enfermée dans son silence, plutôt que muette et empruntée. »


Peinture de George Catlin, souvent cité dans les pages du livre




L’ultime affront est reçu lorsqu’Irene s’aperçoit que Gil lit son « agenda rouge » au sein duquel elle note toutes ses pensées et réflexions. Pour s’amuser un peu, mais aussi pour catalyser une rupture qui devient chaque jour plus nécessaire pour Irene, celle-ci commence l’écriture d’un « agenda bleu », véritable journal intime dont Gil ne soupçonne pas l’existence, tout en continuant à rédiger les pages de son « agenda rouge », simulant l’ignorance qu’elle a des intrusions de son mari et ajoutant sciemment des paragraphes qui devront susciter le malaise et le doute chez son lecteur.


Bâtissant son roman autour de ce jeu de manipulation, Louise Erdrich met en place une ambiance malsaine, digne d’un polar dans lequel les coups de poignard se portent dans le dos. Derrière l’image publique d’un couple d’artistes fusionnel se cache l’image familiale –dont sont surtout témoins les trois enfants- de parents qui transforment la froideur de leurs sentiments mutuels derrière un simulacre de respect, pour ne rien dire de cette image intime du couple qui virevolte de l’amour à la haine sans jamais trouver le juste milieu. L’hypocrisie déborde de toutes parts : c’est celle de Gil qui étouffe sa famille de cadeaux pour se permettre de porter la main sur chacun de ses membres lorsque la frustration l’étouffe ; c’est celle d’Irene qui n’arrive pas à exprimer sa volonté de rupture autrement qu’en ayant recours à un jeu puéril ; c’est celle du monde artistique qui ne veut pas ouvrir les yeux sur l’exploitation de l’image d’une civilisation subordonnée aux impératifs commerciaux. Innocents parmi tous, les enfants essaient de démêler le vrai du faux parmi cette cacophonie de discours discordants. Si la manipulation et les non-dits semblent ne susciter que la haine et le dégoût chez Gil et Irene, elle devient terreur pour ces enfants perdus entre le vrai et le faux. Louise Erdrich ne les oublie pas et nous montre l’arsenal défensif déployé par chacun d’entre eux pour se blinder contre la violence du silence qui ne demande qu’à éclater.


C’est dans cette tension toujours soutenue que Louise Erdrich nous fait parcourir le Jeu des ombres sans que nous sachions jusqu’où les manigances d’Irene nous conduiront. Si les incursions dans les pages de ses agendas sont finalement peu nombreuses –elles constituent à peine un dixième du roman-, la narration à la troisième personne permet de balayer les psychologies de chaque personnage de cette famille silencieuse et de nous livrer des informations pertinentes sur la culture amérindienne, afin que nous puissions mieux comprendre le sentiment de dépossession d’Irene.


Même si l’on peut être déçu de voir que le jeu des agendas, mentionné comme élément moteur de cette histoire, n’occupe finalement qu’une place dérisoire dans le Jeu des ombres, l’aspect ludique du roman ne faiblit jamais un instant. On croit connaître la supercherie, on se prend d’amitié pour cette pauvre Irene, on commence à mépriser Gil… pour finir par se rendre compte que, pas mieux que lui, on s’est laissé prendre à notre tour au jeu de Louise Erdrich. Le dénouement est surprenant –mais décevant- et se conclut dans une pirouette qui n’apporte rien à toute l’histoire dont on vient de s’imprégner. Pire, cette conclusion donne l’impression de réduire à néant les interventions d’Irene. Consolons-nous du mieux que possible : peut-être Louise Erdrich s’est-elle également fait piéger par ses personnages et se sera-t-elle laissée conduire par eux plus loin que prévu ? On imagine alors que sa conclusion bancale n’aura été qu’un moyen de se rendre à nouveau maîtresse de l’écriture de son roman, au prix d’une perte de fantaisie certaine.

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Published by Colimasson - dans Livre
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commentaires

Syannelle 23/06/2013 00:04

Salut! Merci pour ton analyse. Ce livre m'a troublé. À bientôt