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13 septembre 2013 5 13 /09 /septembre /2013 13:35






C’est la question de la poule ou de l’œuf. Lequel des deux est arrivé le premier : le langage ou la pensée ? Si la linguistique devait s’intéresser à un problème majeur de son domaine, c’est bien celui-ci. Noam Chomsky nous explique pourquoi en trois conférences chronologiquement caractéristiques : le passé, le présent, le futur.


Le passé permet de partir sur des bases communes et de comprendre pourquoi la linguistique est devenue ce qu’elle est aujourd’hui. Noam Chomsky différencie essentiellement deux courants majeurs qui sont la grammaire philosophique -surtout prégnante au siècle du Romantisme- et la grammaire structuraliste -qui eut une influence décisive jusqu’à la moitié du 20e siècle. Des concepts importants sont posés et déjà, la distinction se fait entre structure superficielle et structure profonde. La question se pose de savoir quelles lois régissent le rapport entre ces structures.


Le présent est une conférence essentiellement technique au cours de laquelle Noam Chomsky présente l’état d’avancée des recherches dans le domaine de la linguistique au moment où il s’exprime, en janvier 1967. Structure profonde et structure superficielles sont encore utilisées et sont déployées ici pour illustrer concrètement leur intérêt dans l’étude du langage. Les exemples se multiplient et, pour peu que l’on maîtrise l’anglais et que l’on connaisse certaines de ses subtilités, on saisira plus facilement les enjeux de la linguistique.


« Un problème majeur est posé par le fait que la structure superficielle en elle-même donne généralement très peu d’indications sur le sens de la phrase. Il y a par exemple de nombreuses phrases ambiguës d’une façon que n’indique pas la structure superficielle.
Considérons la phrase 4 :

4 – I disapprove of John’s drinking.

Cette phrase peut faire référence soit au fait que John boit dans l’instant, soit à son caractère. L’ambiguïté est résolue, de façons différentes, dans les phrases 5 et 6 :

5- I disapprove of John’s drinking the beer.
6- I disapprove of John’s excessive drinking.

Il est clair que les processus grammaticaux sont implicites. »



La réflexion tourne donc essentiellement autour du problème qui consiste à révéler quels sont les processus qui relient la représentation phonétique à la représentation sémantique –ce n’est qu’une autre façon d’aborder, en creusant un peu plus profondément, l’ancienne dualité entre structure superficielle et structure profonde.


Le futur est une conférence plus spéculative mais c’est sans doute la plus intéressante. Noam Chomsky émet ses opinions quant à savoir quelle direction devrait emprunter la recherche linguistique pour dépasser tous les anciens clivages et modèles de prêt-à-penser dans le domaine du langage. Sans qu’il ne le dise clairement, on sent que l’émergence parallèle des sciences neurobiologiques a pu influencer Noam Chomsky. Dans le futur, le langage devra trouver une explication plus convaincante dans le réseau synaptique :


« En d’autres termes, nous pourrons poser la question suivante : quelle structure initiale doit posséder l’esprit pour pouvoir construire une telle grammaire à partir des données des sens ? »


Nous pénétrons ici en territoire mystérieux et Noam Chomsky ne cherche pas à spéculer. Il débroussaille à peine le terrain en nous faisant connaître quelques idées corroborant son hypothèse et nous abandonne à notre méditation, sans avoir rien résolu ni souhaité le faire. Aux autres de prendre le relais…


Le langage et la pensée signerait donc la fin de la linguistique telle qu’on la connaissait dans les années 1970. Que s’est-il passé depuis ? La structure innée que doit posséder l’esprit n’a toujours pas été clairement identifiée et si certaines découvertes ont pu nous faire cheminer tranquillement dans cette direction, il n’existe toujours aucune hypothèse qui ne soit « suffisamment riche » pour contenter Noam Chomsky.


D’abord hermétique, cette lecture nécessite une concentration accrue pour se révéler progressivement. Noam Chomsky ne cherche pas particulièrement à se montrer accessible et dans le cas d’un linguiste, on peut se demander si cela n’est pas fait sciemment. « Hérétique, n’essaie pas d’en savoir plus que tu ne le dois » -ainsi semble-t-il vouloir s’adresser au lecteur du dimanche. Peut-être parce qu’il s’est passé peu de choses depuis les années 1970, Le langage et la pensée ne donne pas l’impression d’être révolutionnaire et n’apprend rien que l’on ne connaissait déjà. Il s’agit simplement de soulever le mystère expliquant l’émergence du langage chez l’être humain en insistant sur la nature forcément complexe de ce processus –au moins aussi superficiellement alambiqué que le livre qui en parle- et peut-être, finalement, aussi profondément trivial qu’il nous apparaît à la fin de la lecture. Rappelons toutefois que plus de quatre décennies sont passées par là, ce qui explique peut-être une relative déception.



Pour une définition de la grammaire :

Citation:
« On postule […] qu’une grammaire consiste en une composante syntaxique qui spécifie un ensemble infini de structures profonde et superficielle associées et qui exprime la relation transformationnelle entre ces éléments associés, en une composante phonologique qui donne une représentation phonétique à la structure superficielle et en une composante sémantique qui donne une interprétation sémantique à la structure profonde. »



Comment définir le langage ?

Citation:
« Les propriétés qu’ont en commun les langages humain et animal sont d’être « intentionnels », « syntaxiques » et « énonciatifs ». Le langage est intentionnel car « il y a presque toujours dans le discours humain une intention définie de passer quelque chose à quelqu’un d’autre, de modifier sa conduite, ses pensées ou son attitude générale face à une situation ». Le langage humain est « syntaxique » car tout discours est un acte de parole pourvu d’une organisation interne, d’une structure et d’une cohérence. Il est « énonciatif » parce qu’il transmet de l’information. […]

Tout cela peut être vrai mais n’établit que bien peu de choses, puisque lorsque nous nous plaçons au niveau d’abstraction où se rejoignent langage humain et communication animale, presque tous les autres comportements peuvent aussi s’y retrouver. Considérons la marche : la marche est clairement un comportement intentionnel, au sens le plus général d’ « intentionnel ». La marche est également « syntaxique » au sens défini ci-dessus, comme l’a en fait souligné Karl Lashley il y a longtemps, dans son importante discussion de l’ordre sériel dans le comportement […]. En outre, elle peut très certainement apporter de l’information, je peux par exemple signaler mon intérêt à atteindre un certain point par la vitesse à laquelle je marche. […]

En outre, il est faux de penser que l’usage du langage humain se caractérise par la volonté ou le fait d’apporter de l’information. Le langage humain peut être utilisé pour informer ou pour tromper, pour clarifier ses propres pensées, pour prouver son habileté ou tout simplement pour jouer. »



Pour un avis plus éclairé que le mien concernant ce livre : CLIC

Citation:
Ainsi, l'idée d'une grammaire universelle structurant les grammaires particulières ne devrait plus être considérée comme une hérésie dérivée d'un innéisme naïf, mais comme la forme ancienne de ces structures abstraites aujourd'hui découvertes dans le rapport son/ sens. La grammaire gagne alors en profondeur: plutôt que de faire des études descriptives sur la structure superficielle du langage, puis de tenter tant bien que mal de rattacher cette structure à une structure sémantique plus profonde en termes empiriques, plutôt que d'explorer horizontalement le phonétique et le sémantique pour postuler ensuite un étrange parallélisme entre les deux plans, mieux vaudrait élaborer et mettre à l'épreuve la structure syntaxique abstraite qui permet de comprendre toute la richesse combinatoire du lien entre les deux autres structures (phonétiques et sémantiques). Cette richesse est ce qui fait la créativité spontanée et toujours étonnante d'un usage ordinaire du langage: c'est ici que la grammaire devient donc la plus intéressante… et la plus technique.



*peintures de Hilna af Klint

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Published by Colimasson - dans Livre
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