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24 avril 2013 3 24 /04 /avril /2013 15:28



Le loup des steppes aurait bien pu ne jamais connaître la moindre étagère de librairie ou de bibliothèque. Rédigé alors que Hermann Hesse résidait dans la chambre meublée d’une résidence, le manuscrit fut laissé à l’abandon lorsque son créateur changea de logement. La préface nous fait découvrir le témoignage du propriétaire qui loua cette chambre à Hermann Hesse. Celui-ci, comme il eut l’occasion de côtoyer l’homme pendant quelques mois, nous fournit une introduction éclairante qui nous permet de prendre conscience qu’à l’évidence, Hermann Hesse s’est complètement identifié à son Loup des steppes. Jusqu’à quel point ?






Harry, le narrateur de cette histoire, vit dans des conditions similaires à celles de l’écrivain. Solitaire et sans résidence fixe, il vagabonde de chambre en chambre et limite ses relations sociales au strict minimum. Non pas qu’il méprise particulièrement ses semblables, mais face à eux, il se laisse perdre par la dualité de son âme, cette même dualité qui justifie son nom de Loup des steppes et qui le partage entre instinct sauvage et politesse courtoise. Qui est survenu en premier ? Les bonnes manières sont-elles venues corriger les pensées profondément antisociales du « loup », mais toutefois pas assez pour ne pas empêcher le persiflage de Harry vis-à-vis de son hypocrisie ? A moins que la solitude et la sauvagerie proprement bestiales aient amoindri l’homme Harry, déçu de ses expériences sociales antérieures ? Harry se pose souvent cette question et se tourmente pour savoir dans quelle part de sa personnalité se situe sa véritable nature. Il s’analyse dans chaque situation, laissant tour à tour s’exprimer l’homme et le loup qu’il croit résider en lui.


La situation change lorsque Harry se voit remettre un manuscrit intitulé le Loup des steppes. Un peu de miraculeux ne fait pas de mal : la magie des coïncidences a placé Harry dans la description qu’offrent ces pages. Peu ou prou, elles lui enseignent que deux entités ne se disputent pas en lui car il est multiple, indénombrable ; au contraire, c’est parce qu’il cherche sans cesse à réduire sa personnalité à un schéma fonctionnel simple qu’il n’arrive pas à progresser.


« La division en homme et en loup, en esprit et en instinct, au moyen de laquelle Harry cherche à se rendre son sort plus intelligible, est une simplification grossière, une violation du réel en faveur d’une explication plausible, mais erronée, des contrastes que l’homme découvre en lui-même et qui lui paraissent être la source de ses souffrances assez considérables. »


Et si le Loup des steppes n’était qu’une mythologie ? L’idée commence à faire son chemin dans l’esprit de Harry. Les coïncidences miraculeuses se poursuivent, et Harry rencontre Hermine dans un troquet. Il applique à celle-ci la même réduction simplificatrice qu’il avait déjà appliquée à sa propre personnalité, et considère la jeune femme comme une jouisseuse avide de plaisirs faciles, d’une bonne humeur intarissable. Et pourtant, Hermine entre en communication directe avec Harry. Ils sont frères et sœurs d’instinct. Le socle de leur personnalité est le même, mais à cette base est venue s’ajouter, dans chaque cas, un support différent qui oriente deux modes de vie opposés. L’un vit reclus dans le monde intellectuel et se désespère de trouver du réconfort dans les œuvres du grand art ; l’autre se grise dans la mondanité et cherche à jouir le plus vite et le plus fort possible de plaisirs éphémères ; tous deux espèrent ainsi voiler leur incapacité à se satisfaire d’une existence morne et sans enjeux.


« Tu avais en toi une image de la vie, une croyance, une exigence, tu étais prêt à des exploits, des souffrances, des sacrifices ; et puis, peu à peu, tu remarquas que le monde n’exigeait de toi aucun exploit et aucun sacrifice, que la vie n’est pas une épopée héroïque avec des rôles en vedette, mais une cuisine bourgeoise, où l’on se contente de boire et de manger, de prendre un café, de tricoter des bas, de jouer aux cartes et d’écouter la T.S.F. Et celui qui veut et qui a en lui autre chose : l’héroïque, le beau, l’adoration des grands poètes, la piété pour les saints, n’est qu’un imbécile et un don Quichotte. »



Le Loup des steppes, bien qu’il ne possède pas les mêmes origines sociales, finit par ressembler au Martin Eden de Jack London dans le dégoût qu’ils éprouveront tous deux pour la musique et la littérature nobles. Ce sont des Madame Bovary mâles, grisés par les trajectoires glorieuses qu’ils ont découvert par le biais de leurs livres, et désespérés de ne pouvoir les égaler. Malheureusement, le Loup des steppes souffre d’une nuance beaucoup moins approfondie que Martin Eden. Harry a beau vouloir jouer au vieux loup, il possède encore l’âme d’un enfant disposé à s’émerveiller de la première découverte venue. Le monde des plaisirs au sein duquel il est admis grâce à Hermine –on devine que ces « plaisirs » ne le sont que parce qu’il n’a pas encore eu l’occasion de les connaître plus avant au cours de son existence- trouve grâce à ses yeux en moins d’une journée. Certes, Harry cesse de recourir à la dualité réductrice de son âme qui l’il avait autrefois scindée entre loup et homme, mais il cède à une autre grossièreté : la réduction du monde entre plaisirs bestiaux et raffinement studieux. D’une part le jazz, les nègres, les femmes et la danse ; de l’autre les professeurs, les livres et l’opéra. On espère que le Loup des steppes se moque de nous.




La dernière partie du roman se perd dans un dédale fantastique un peu fatigant qui n’apporte plus grand-chose aux lecteurs post-soixante-huitards que nous sommes. La morale apparaît, bien éclatante : comme il n’est pas bon de trop se prendre au sérieux, il ne l’est pas non plus de céder totalement à ses impulsions. Entre le loup et l’homme, ne choisissons pas. C’est exactement ce que Hermann Hesse nous avait déjà dit dans les premières pages du livre… tout le reste n’aura donc été qu’une démonstration mettant en scène un personnage parfois agaçant et ronflant, heureusement traversé quelquefois par des visions éblouissantes et des réflexions mélancoliques.


Où Madame Bovary, Martin Eden et Harry se ressemblent :

Citation:

« Tu avais en toi une image de la vie, une croyance, une exigence, tu étais prêt à des exploits, des souffrances, des sacrifices ; et puis, peu à peu, tu remarquas que le monde n’exigeait de toi aucun exploit et aucun sacrifice, que la vie n’est pas une épopée héroïque avec des rôles en vedette, mais une cuisine bourgeoise, où l’on se contente de boire et de manger, de prendre un café, de tricoter des bas, de jouer aux cartes et d’écouter la T.S.F. Et celui qui veut et qui a en lui autre chose : l’héroïque, le beau, l’adoration des grands poètes, la piété pour les saints, n’est qu’un imbécile et un don Quichotte. »




*peintures de Egon Schiele

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Published by Colimasson - dans Livre
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commentaires

Dominique 27/04/2013 10:31

oup j'ai oublié de parlé de l'enfance d'un magicien, ce n'est pas ce que je préfère car je n'aime pas trop l'ésotérisme, il y a un bon roman mais pas très facile d'accès : Le jeu des perles de
verre

Colimasson 28/04/2013 08:40



D'accord...merci pour toutes ces indications ! Entendu parler des perles de verre, mais il vaut mieux que je lise les livres de ma PAL en priorité ! ;)



Dominique 27/04/2013 10:30

il y a 2 livres sur ses lectures et sa bibliothèque , un essai sur la musique, un livre sur un voyage en Italie, tout est publié chez josé Corti mais je crois qu'une version poche existe

Dominique 25/04/2013 09:56

malgré tous ses défauts je garde un bon souvenir de ce roman mais j'aime beaucoup plus H Hesse essayiste

Colimasson 27/04/2013 07:00



Je garde moi aussi un bon souvenir de ce livre. J'ai encore "L'enfance d'un magicien" qui m'attend, tu le connais ? Et Hermann Hesse essayiste, je ne connais pas du tout. Que me conseilles-tu ?