Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
30 octobre 2012 2 30 /10 /octobre /2012 17:07








Pris à son propre piège… On pourrait croire qu’à force de côtoyer la littérature et de pratiquer l’écriture, l’expression devient sans cesse plus aisée. Peter Handke nous démontre que ce n’est pas forcément le cas et que les mots, assimilés en phrases toutes faites, en expressions proverbiales et en autres tournures stéréotypées, constituent souvent un obstacle à l’expression sincère et véridique.


Après la mort de sa mère par suicide, Peter Handke fait l’expérience de cette impossibilité de dire les sentiments. Le besoin de raconter est intense, mais la peur de ne pas réussir à être juste pousse finalement l’écrivain à repousser sans cesse l’échéance, à remettre pour le lendemain le début de l’écriture de son expérience. Lorsque Peter Handke trouve enfin le courage de se mettre au travail, plusieurs semaines après l’enterrement se sont déjà écoulées… Ses doutes transparaissent encore nettement. Ressentis à la fois à travers le style d’écriture en lui-même –beaucoup de tergiversations qui donnent l’impression de tourner autour du pot- et à travers les aveux de l’écrivain –qui n’hésite pas à faire figure basse pour dire à quel point il lui est difficile d’écrire à propos de sa mère sans céder aux tournures de style conventionnelles et donc impersonnelles-, il en résulte un récit difficile à intégrer.


Peter Handke n’aborde pas frontalement la mort de sa mère en exprimant ses émotions. D’ailleurs, les seuls sentiments qu’il osera véritablement transposer ne seront jamais liés à son deuil mais plus indirectement aux difficultés qu’il trouve à les transcrire par le biais de l’écriture. Cette lutte, qu’on pourrait juger ridicule parce qu’elle s’apparente à une forme de snobisme culturel, traduit en réalité la douleur de Peter Handke : non seulement il souffre de la disparition de sa mère, mais en plus il se rend compte que cette expérience est indicible et qu’il ne pourra jamais la partager avec quiconque. Il le pourrait, évidement, en utilisant les expressions toutes faites dont se sert la majorité dans de tels cas, mais il ne le souhaite pas pour une question éthique : selon lui, se serait bafouer la singularité de sa mère et renier ce qu’il y a d’unique dans l’expérience en quoi consiste le deuil d’une personne chère.


On peut saluer le courage de la démarche de Peter Handke, et également sa lucidité quant à la qualité du récit qui découle de son expérience. En effet, il ne se trompe pas lorsqu’il reconnaît devoir lutter pour écrire l’hommage qu’il souhaite rendre à sa mère. Tout à la fois, l’écrivain s’envole dans des descriptions de scènes simples mais teintées d’une grande mélancolie, avant de se mettre à ricaner en soulignant les failles de sa transcription des évènements.


A force de se concentrer sur sa volonté de transcender le média de l’écriture, Peter Handke finirait presque par oublier ce qui l’a poussé à vouloir raconter le suicide de sa mère. Cette dernière s’efface derrière la personnalité de l’écrivain et passe au second plan des difficultés littéraires qu’il rencontre. Le malheur indifférent est tout à fait pertinent : en effet, Peter Handke a failli dans sa volonté de transcrire une expérience personnelle, et il se montre tout à fait brillant dans sa lucidité à se rendre compte de cet échec.


Et je tourne autour du pot... Les considérations de Peter Handke sur l'écriture sont loin d'être inintéressantes, mais apparaissent comme une fuite, un dérobement de l'écrivain qui n'ose pas s'exprimer véritablement :

Citation:

« […] « cela commença ainsi… » ; si l’on entamait un récit de cette façon, tout aurait l’air inventé, on ne contraindrait pas le lecteur ou l’auditeur à s’engager personnellement, on ne ferait vraiment que lui proposer une histoire de pure fiction. »




Citation:
« (Cette fiction que les photos puissent vraiment « dire » ce genre de choses : mais toute mise en formules n’est-elle pas plus ou moins fictive après tout, même s’il s’agit d’un fait réel ? Moins, si l’on se contente de relater ; plus, lorsqu’on cherche les formules les plus précises ? Et c’est peut-être si l’affabulation est la plus forte que l’histoire deviendra intéressante aussi pour quelqu’un d’autre, parce qu’on est plus enclin à s’identifier à des formulations qu’à de simples faits relatés ? – D’où le besoin de poésie ? […] ) »




Citation:
« Autre particularité de cette histoire : de phrase en phrase je ne m’éloigne pas de la vie intérieure des sujets décrits pour, comme c’est le cas habituellement, les considérer de l’extérieur en insectes enfin emprisonnés, me sentant finalement libéré et dans une belle humeur de fête, au contraire, je cherche avec un sérieux constant et obstiné à me rapprocher par l’écriture de quelqu’un qu’aucune phrase ne me permet cependant de saisir en entier, si bien que je dois sans cesse repartir de zéro et que je n’obtiens jamais l’habituelle symétrie de la perspective à vol d’oiseau. »




Des souvenirs, et de la nostalgie... Ce que Peter Handke arrive à convoquer de plus humain :

Citation:
« Il y a plus d’objets que de personnes dans ces souvenirs, une toupie qui danse dans une rue en ruine et déserte, des flocons d’avoine dans une cuiller à sucre, l’écume grise d’une ration dans une gamelle en fer blanc portant des poinçons russes, et pour les personnes uniquement des fragments : des cheveux, des joues, des cicatrices apparentes aux doigts –de son enfance la mère avait à l’index une cicatrice de coupure qui formait un bourrelet, on se tenait à cette bosse dure quand on marchait à ses côtés. »



Citation:
« Noël : on emballait comme cadeau ce qui était de toute façon indispensable. On se faisait des surprises avec le nécessaire, sous-vêtements, chaussettes, mouchoirs, et on disait que c’était exactement ce qu’on avait DESIRE ! On jouait ainsi à recevoir presque tout en cadeau, sauf la nourriture ; j’étais par exemple rempli de gratitude pour les affaires d’écolier les plus indispensables, je les posais près de mon lit comme des cadeaux. »

Partager cet article

Repost 0
Published by Colimasson - dans Livre
commenter cet article

commentaires