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7 novembre 2012 3 07 /11 /novembre /2012 18:08





Je referme ce livre et me demande ce que signifie son titre… Le Matin des magiciens… Pour le matin, l’allégorie d’un jour nouveau qui se lèverait sur l’humanité (thème ressassé à maintes reprises) semble évidente, mais quid des magiciens ? S’agit-il des « hommes nouveaux » dont Louis Pauwels se fait le prophète ? Si c’est le cas, pourquoi les désigne-t-il ainsi dans son titre –comme un argument vendeur- alors que le reste du livre leur épargne cette dénomination mystifiante ?


Nous voici tout de suite confrontés à l’un des défauts majeurs du livre : sa tendance à l’occultisme et le plaisir que Louis Pauwels tire à s’imaginer l’existence de mondes secrets dont personne –en tout cas pas la plèbe mortelle à laquelle il n’appartient pas- n’aurait pu se douter. Ces mondes secrets sont ceux qui feront, selon lui, l’intelligence et la gouvernance de demain. Ils abritent des hommes-mutants aux capacités démesurées qui ont délaissé la parole pour mieux se servir de leurs dons de clairvoyance et de télépathie.


« Des mutants pourraient avoir dans leur sang des produits susceptibles d’améliorer leur équilibre physique et d’augmenter bien au-dessus du nôtre leur coefficient d’intelligence. Ils pourraient charrier dans leurs veines des tranquillisants naturels, les plaçant à l’abri des choses psychiques de la vie sociale et des complexes d’anxiété. Ils formeraient donc une race différente de la race humaine, supérieure à elle. Les psychiatres et les médecins repèrent ce qui ne va pas. Comment repérer ce qui va plus que bien ? »



Louis Pauwels vit dans le fantasme absolu. Il est certain que l’humanité recèle en ses rangs des hommes plus ou moins bien adaptés pour faire face aux aléas de l’existence, mais est-il raisonnable de les mettre à part, de les extraire de la catégorie des êtres humains pour les placer dans celle d’une race « supérieure » ? Les idées de Louis Pauwels sont à manipuler avec précaution… Faisant de dispositions génétiques innées les bases d’une vénération que rien ne semble pouvoir justifier, ses propos tournent souvent à l’eugénisme du plus mauvais goût. Si les mutants extraordinaires constituent, selon l’auteur, le modèle des siècles à venir, que fera-t-on du reste de l’humanité qui, à défaut de télépathie, continue à s’exprimer bêtement en utilisant la parole ?


« S’il existe des mutants répondant à notre description, tout porte à penser qu’ils travaillent et communiquent entre eux au sein d’une société superposée à la nôtre, et qui sans doute s’étend sur le monde entier. Qu’ils communiquent, en usant de moyens psychiques supérieurs comme la télépathie, nous semble une hypothèse enfantine. »



Résumons ainsi la pensée de Louis Pauwels : les mutants savent qu’ils sont supérieurs au reste de l’humanité. Ils sentent que leur sang fait circuler des protéines agissant pour leur bien-être en plus grande quantité que chez les autres et, de fait, ils ont tout de suite su s’associer avec leurs semblables. De telles pensées peuvent faire sourire –on s’imagine que Louis Pauwels débloque et confond rêves et réalité- ou effrayer –si ces mutants existent réellement et se comportent avec un tel sectarisme, notre avenir ne présage rien de bon.


Il semble évident que Louis Pauwels n’a pas écrit ce livre avec de mauvaises intentions. Il est simplement obnubilé. Il vit dans une optique qui le pousse à considérer le savoir absolu comme l’unique source de motivation de la vie. Connaître les choses dans leur intégralité, acquérir le troisième œil, le pouvoir pénétrant de voir à travers toute chose –un grand chapitre sera consacré aux notions d’ « éveil » et de « sommeil », telles sont les aspirations de Louis Pauwels. Pourquoi ? On ne le saura jamais. Il semblerait que la motivation ne mérite pas d’être justifiée et qu’elle trouve son achèvement en elle-même. Tous les moyens sont bons pour y parvenir. L’homme cesse d’être un homme. Il devient l’objet de théories New Age dans le meilleur des cas, voire le prototype mécanique rêvé des romans de S.-F., homme ramené au robot pensant:


« Nous avons une poste : les sécrétions des hormones partent en mille lieux de notre corps provoquer des excitations.
Nous avons un téléphone : notre système nerveux ; on me pince, je crie ; j’ai honte, je rougis, etc.
Pourquoi n’aurions-nous pas une radio ? Le cerveau émet peut-être des ondes qui se propagent à grande vitesse et qui, comme les ondes à hyperfréquence qui s’engouffrent dans les conducteurs creux, circulent à l’intérieur des manchons de myéline.»


Louis Pauwels cherche à nous convaincre de la pertinence de sa théorie –l’homme commun est un amas d’ignorance effrayant- en alignant de suites de récits cherchant tous à mettre en avant les caractères les plus mystérieux et inexplicables de l’existence. Vous n’en aviez jamais entendu parler auparavant ? C’est normal. Louis Pauwels dénonce par la même occasion une catégorie d’hommes qu’il oppose aux mutants : les maîtres de l’opinion publique qui n’ont aucun intérêt à ce que « l’intelligence » et le « savoir » ne triomphent. On se ballade donc de sophisme en sophisme, abrutis par les affirmations péremptoires et tautologiques de Louis Pauwels (« Nous n’utilisons pas, dans une vie intellectuelle normale, le dixième de nos possibilités d’attention, de prospection, de mémoire, d’intuition, de coordination. ») Est-ce ainsi que l’on dresse le futur homme intelligent ?


Malgré tous les défauts qui rendent la lecture de ce Matin des magiciens parfois très éprouvante, rendons toutefois hommage à Louis Pauwels quant à l’honnêteté de sa démarche qui semble totale. La préface, peut-être plus convaincante que le reste du livre en lui-même, nous renseigne sur le parcours d’un homme qui, suite à de multiples bifurcations en cours de route, a réussi à trouver un réconfort certain dans la poursuite de la connaissance –plus largement dans la « mise en état de réceptivité » de son esprit. Dans ce sens, que l’auteur essaie de convaincre son lecteur de suivre sa démarche pour trouver à son tour de l’apaisement ne peut pas lui être reproché. En revanche, la façon dont il s’y prend est sournoise et, en rabaissant son lecteur à l’image de l’homme buté qui ne peut être convaincu autrement que par la séduction des contes ou la soumission à un mage, Louis Pauwels semble entrer en contradiction avec lui-même, partagé entre volonté de puissance et aspiration à la vie sur une planète où les ambitions communes n’auraient plus cours.


A condition de passer outre le prosélytisme forcené de Louis Pauwels, Le Matin des magiciens est un livre riche d’anecdotes ; qu’on les prenne au premier degré ou qu’on les lise comme des allégories, elles inviteront le lecteur à poser un regard plus critique sur les domaines de la connaissance qu’il aurait pu considérer comme définitivement acquis.

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Published by Colimasson - dans Livre
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