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28 mai 2012 1 28 /05 /mai /2012 18:01





Le Père de Famille n’a rien de révolutionnaire en soi, surtout pour un lecteur du 21e siècle habitué à toutes les audaces théâtrales. Il mérite toutefois que l’on s’y intéresse, à condition de replacer la pièce dans son contexte d’écriture.

L’histoire s’établit sur la trame classique du mariage entravé par l’obstacle parental. Ici, le père s’oppose au désir d’union de son fils, épris d’une jeune couturière orpheline. Obstacle parental qui révèle des dissensions sociales puisque, au 18e siècle, l’opprobre pèse encore sur le mélange des différentes classes. Toutefois, les premiers signes d’un changement apparaissent et la pièce du Père de famille s’en fait l’écho. Ses personnages semblent en effet évoquer les prises de positions diverses que l’on peut trouver au cours de cette période.

Saint-Silvain, le fils amoureux, remet en question les traditions par amour de Sophie. Fougueux et passionné, il se trouve confronté à la modération de son père. Si on sent que celui-ci est réticent au désir de son fils, son comportement prouve toutefois que derrière sa façade de respect des conventions, un esprit plus souple se développe, prêt à faire entorse à des mœurs dont la pertinence semble de moins en moins évidente. Le développement de cette réflexion est entravé par le Commandeur, frère du Père de Famille, personnage dont le seul plaisir semble être celui de créer la discorde autour de lui. Pour cette raison, il se veut le représentant de la vieille morale, non qu’il en approuve les vertus, mais dans le seul but égoïste de conserver une réputation chèrement acquise et de jouir du malheur qu’il a provoqué chez ses semblables.
Diderot nous dévoile ainsi les fondements de la morale bourgeoise : intérêts égoïstes et superficiels avant toute chose. Cela peut sembler caricatural. Heureusement, le comportement opposé, celui de Saint-Silvain, n’est pas valorisé davantage. Aucun personnage ne se veut être le représentant d’une vérité absolue. La meilleure chose qui puisse les caractériser est la raison, accompagnée de son corollaire la modération. Dans ce sens, les personnages les plus intéressants sont le Père de Famille et Sophie dont on suit l’évolution de la réflexion –non exempte de dualité- jusqu’à son terme.



Cette pièce est instructive d’une époque, même si aujourd’hui, le propos a perdu une partie de sa vitalité. La mise en évidence de la primauté de la raison chez l’homme juste, appliquée à la question du mariage entre des individus appartenant à des classes sociales différentes, semble mal adaptée aux temps actuels. Le principe mériterait peut-être d’être appliqué à un autre domaine de la vie moderne, si tant est que l’on pense encore que la Raison est le seul moyen d’acquérir une vision lucide ?

Plus novatrice, la mise en scène théâtrale proposée par Diderot révèle son statut de théoricien du théâtre au 18e siècle. Fondateur d’un nouveau genre –le drame-, il met en application ses théories dans le Père de Famille. Les mots ne sont plus seuls à exprimer de manière éloquente la multitude des sentiments que peuvent éprouver les hommes. Les gestes sont au moins aussi significatifs, et leur importance se traduit par l’abondance des didascalies. Le silence n’effraie plus, l’action n’est plus absolument recherchée. La dimension purement divertissante du théâtre devient beaucoup moins évidente à percevoir que dans les pièces de la comédie. Les personnages ne sont plus des héros ou des grands hommes, comme dans la tragédie.

Citation:
« Le Père de famille.- […] Mon ami, les larmes d’un père coulent souvent en secret… »



Toutes les bonnes intentions de Diderot sont louables. Elles transparaissent malheureusement trop clairement dans sa pièce et l’emmurent dans un carcan théorique. Le comble de cette pièce, c’est de tuer toute émotion à force de vouloir la faire ressortir. Bien que basée sur des principes qui semblent incontestables, Le Père de famille ne réussit pas à les mettre en pratique et ne présente qu’un aperçu froid des émotions que Diderot aurait aimé transmettre.


Quelques remarques intéressantes dans la préface, par Gerhardt Stenger:

Citation:
« Le dénouement surprenant du Père de famille, qui légitime après coup la révolte de Saint-Albin en même temps qu’il marque la défaite du Commandeur, exprime sur la scène l’ambition des Encyclopédistes : l’éviction des conservateurs, la fusion des classes possédantes, bourgeoisie capitaliste et aristocratie foncière, sous l’égide d’une monarchie contrôlée ou même absolue pourvu que le monarque gouverne suivant la raison et l’équité. »


Citation:

« En écrivant le Père de famille, Diderot ne s’est pas reposé de son labeur de l’Encyclopédie, il a justifié son action devant lui-même, son père, le pouvoir et la postérité. »

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Published by Colimasson - dans Livre
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