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10 octobre 2012 3 10 /10 /octobre /2012 20:47
 





Impossible de parler du Quai de Ouistreham sans évoquer la « crise », ce concept vague et indéterminé qui détruit d’une part des structures économiques sur lesquelles on a pu tout parier, mais qui crée d’autre part, du fait de l’inconstance de sa définition, l’émulation de chercheurs en tout genre.


Florence Aubenas, journaliste dépassée par le phénomène, avoue d’emblée ne plus savoir à quoi s’en tenir lorsqu’on lui parle de crise. Comme Simone Weil en d’autres temps, elle décide de s’immerger dans l’environnement des couches populaires les plus défavorisées et d’emprunter la peau d’un travailleur précaire qui cumule les tares : aucun diplôme, aucune expérience professionnelle, pas de situation familiale, pas de voiture… Florence Aubenas ne se laisse aucune chance de faciliter son insertion professionnelle. Dans ces conditions extrêmes, elle se prend de plein fouet les réalités d’un monde professionnel qui ne laisse de répit à personne. Elle se confronte même à des difficultés qu’elle n’imaginait pas devoir évoquer dans son témoignage, comme lorsqu’il s’agit de trouver un logement pratique et décent. Mais dans ce domaine comme dans d’autres, les bonnes places sont déjà prises, et celui qui n’a pas de moyen de locomotion doit se résigner à prendre les transports en commun pour des trajets quotidiens épuisants.


Florence Aubenas s’investit totalement dans son expérience. Elle ne s’accorde aucune dérogation que pourrait lui permettre son véritable statut et laisse sa vraie vie aux vestiaires, allant même jusqu’à dissimuler son identité aux personnes qu’elle rencontre en dehors de son lieu de travail. La folle course à l’emploi débute et emmène Florence Aubenas de la découverte de l’absurdité administrative de Pôle Emploi à la fatigue du cumul de plusieurs emplois mal considérés, mal payés, fatigants et répétitifs –sans oublier les mobilisations de grève, les dimanches à l’hypermarché, et les moments divers passés à l’extérieur avec ces « défavorisés » avec lesquels elle tente de s’identifier. Il en résulte un témoignage dépouillé qui sied parfaitement au mode de vie que cherche à nous décrire Florence Aubenas. On peut connaître certaines facettes des difficultés que rencontrent les travailleurs précaires au quotidien, mais la journaliste réussit ici à en regrouper un large éventail qui résulte à la fois de son vécu au cours de l’expérience, mais aussi du récit des autres travailleurs précaires qu’elle rencontre sur le terrain.

Le bât blesse lorsque Florence Aubenas s’éloigne du simple récit pour mettre en place une sorte de fiction dans laquelle entrent fantasmes et stéréotypes à foison. Les travailleurs précaires que rencontre la journaliste sont ramenés à leur statut social de basse couche populaire ; même si leurs véritables noms ne peuvent pas être évoqués, on regrette que les surnoms que Florence Aubenas leur donne –Mimi, Fanfan…- ne leur confère pas davantage de dignité. Dans la suite de leurs portraits, la journaliste amplifie la caricature en se concentrant exclusivement sur leurs caractéristiques « populaires » ; même si on comprend que l’objectif de Florence Aubenas est de mettre en valeur les particularités d’une certaine couche sociale, on regrette toutefois cette démarche qui transforme son objet d’étude en bêtes de foire assoiffées de télévision, de sandwiches thon-mayo et de promenades en supermarché. Sans doute ces portraits ne sont-ils pas dressés sciemment dans l’intention de dénigrer les personnes étudiées ; au contraire, il semble que ce soit un débordement de bonnes intentions qui force le trait de Florence Aubenas et aboutisse à un résultat qui oscille entre misérabilisme et condescendance.


L’expérience s’arrête le jour où Florence Aubenas réussit enfin à trouver un véritable emploi –cette résolution montre déjà à elle seule toute la distance qui séparait la journaliste des réalités du monde professionnel. Alors que l’avant-propos justifiait l’écriture de ce livre par la volonté de définir plus clairement la notion de « crise », la conclusion élude le sujet. La crise vécue devient encore plus floue que la crise conceptuelle, tellement insignifiante à l’égard du labeur qu’elle nécessite au quotidien qu’elle ne mérite même plus d’être évoquée. Florence Aubenas lâche son lecteur à ses impressions et le laisse se débrouiller pour qu’il tire de la lecture de ce témoignage les leçons qu’il lui plaira. Pour terminer sur une petite note d’optimisme, la journaliste n’oublie pas d’évoquer la cordialité des relations qu’elle a nouées avec d’autres travailleurs précaires. Joie et bonne humeur malgré l’inhumanité des conditions de vie : voilà une bonne leçon de morale à adresser à ceux qui sont mieux lotis et qui peuvent se permettre de retrouver une existence confortable après quelques mois d’immersion laborieuse.


Une des descriptions caricaturales dont Florence Aubenas aime parsemer son texte (sans jamais lui opposer de contre-exemple) :

Citation:
« Je dis : « Comme on est bien sur ce banc. » La dame au pain au chocolat me regarde, étonnée : « Moi, je m’ennuie vraiment avec vous. A cette heure-ci, il y a Faites attention à la marche sur TF1, et ensuite les nouvelles. Parfois, je passe sur une autre chaîne, mais pas souvent. On serait tellement bien devant une télé. Comme elle me manque ! Ca me rend malade. » Si elle osait, elle monterait dans un des immeubles devant nous, sonnerait à une porte et dirait : « Je peux regarder votre télé ? » Les gens n’auraient pas peur, ils verraient bien qu’elle n’est pas dangereuse, elle se ferait toute petite sur le canapé. Ce serait le bonheur. »



Première surprise de Florence Aubenas :

Citation:
« Ma naïveté m’apparaît brusquement. Avec davantage de résolution que d’expérience, je suis venue à Caen chercher un emploi, persuadée que je finirais par en trouver un puisque j’étais prête à tout. J’imaginais bien que les conditions de travail pourraient se révéler pénibles, mais l’idée qu’on ne me proposerait rien était la seule hypothèse que je n’avais pas envisagée. »



Des extraits de sa "nouvelle vie" :

Citation:
« Le gros homme aux petits yeux s’approche avec un sourire. Il m’annonce d’un ton triomphant : « Je viens de marcher là où vous aviez passé la serpillière. Désolée, j’ai tout sali. » Il s’assoit à la table que je viens d’essuyer, pour tremper un gâteau dans son café. Des miettes s’éparpillent. Il renverse du café dedans. Laisse le biscuit dans la flaque et s’en va en disant : « Bon courage ». Je ne suis pas sûre qu’il le fasse exprès. Je le crois même moins méchant que les autres. »

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Published by Colimasson - dans Livre
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