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7 novembre 2013 4 07 /11 /novembre /2013 13:17





Si le sacré s’oppose au profane, alors l’état de l’homme areligieux est profane. Dans cet essai, Mircea Eliade a accompli un miracle théologique : condenser et trouver le dénominateur commun des croyances de tous temps et de tous lieux.


Le sacré surgit sur trois dimensions –dans les emplacements géographiques- mais aussi sur quatre dimensions –sur la courbe du temps. Il implique une dimension cosmique en conférant à l’homme religieux une importance directement liée au rôle que la nature lui attribue, et lui enseigne une histoire de la vie et de la mort qui prend sens face à l’absurde de celui qui a fait mourir ses dieux. La démarche de Mircea Eliade est d’ailleurs inconsciemment areligieuse : suggérer que le profane existe au même titre que le sacré, n’est-ce pas lui accorder une légitimité au moins égale ? Pourtant, le cheminement emprunté par Mircea Eliade oppose le sacré et le profane dans un combat inégal qui fait la part belle au sacré. Après en avoir exposé les différentes modalités, après avoir évoqué certains exemples des manifestations religieuses différemment rencontrées dans le monde et dans le temps, Mircea Eliade expose l’attitude de l’homme areligieux. Malgré une apparence de libération et d’intégrisme intellectuel, tout n’est que perte et désolation pour l’homme rendu à son monadisme primordial. Se détacher de dieu nécessite de se détacher de la communauté –qu’elle soit famille, village ou humanité-, du foyer, de la nature et du confort. Face à l’homme moderne rongé par ses nouvelles angoisses existentielles, l’homme nourri au sacré cesse de sembler naïf et crédule. Il paraît au contraire avoir déjà réussi à comprendre ce qui motive l’homme areligieux d’abandonner toute croyance, mais il possède en plus le savoir qu’il ne se suffit pas à lui-même pour surmonter le néant. En posant sur le monde une grille d’interprétation religieuse, Mircea Eliade semble vouloir nous montrer que le croyant transcende la réalité. Le sacré étant le lieu et le moment de manifestation du réel, l’homme religieux gagne la possibilité de vivre avec une conscience augmentée de sa propre réalité.


« Une existence « ouverte » vers le Monde n’est pas une existence inconsciente, ensevelie dans la Nature. L’ « ouverture » vers le Monde rend l’homme religieux capable de se connaître en connaissant le Monde, et cette connaissance lui est précieuse parce qu’elle est « religieuse », parce qu’elle se réfère à l’Être. »


Une autre hypothèse concernant le positionnement de Mircea Eliade quant au sacré et au profane se profile lorsqu’on se réfère à la culture et à la contre-culture qui, comme Pierre Bourdieu l’avait déjà fait remarquer, ne sont que l’opposition d’ « une culture à une autre », d’une culture « dominée » à une culture « dominante » -ainsi pourrait-on dire que le sacré et le profane sont des religions tantôt dominées, tantôt dominantes, l’homme intégralement areligieux (ne croyant même plus qu’il ne croit en rien) n’existant pas. En reconnaissant cette fatalité, Mircea Eliade semble toutefois se diriger vers cet athéisme paradoxal qui s’affirme lorsqu’on reconnaît l’impossibilité de son existence.


Extrêmement court et accessible, le sacré et le profane s’inscrit dans un vingtième siècle marqué par la mort des dieux. Si les exemples du sacré proviennent de sources variées, les exemples du profane proviennent presque exclusivement du monde contemporain à Mircea Eliade. L’essai devient tragique : l’homme s’imaginant devenir moderne en se montrant areligieux se coupe de tout contact réel avec autrui, la nature et le monde. En réalité, il ne devient jamais complètement areligieux et transmet sa foi à d’autres systèmes « athées ». En ne conservant que ce qu’il y a de pire dans le sentiment religieux (le dogmatisme, le fanatisme) et en éliminant ce qu’il y a de meilleur (la communion, le sens), cette nouvelle religion athée semble vouée à l’autodestruction. Mais peut-être n’est-ce là que la reviviscence du mythe de l’éternel retour ? …




Mircea Eliade et ses critiques du prétendu système laïco-athée moderne :

Citation:
Au contraire, l’expérience profane maintient l’homogénéité et donc la relativité de l’espace. Toute vraie orientation disparaît, car le « point fixe » ne jouit plus d’un statut ontologique unique : il apparaît et disparaît selon les nécessités quotidiennes. A vrai dire, il n’y a plus de « Monde » mais seulement des fragments d’un univers brisé, masse amorphe d’une infinité de « lieux » plus ou moins neutres où l’homme se meut, commandé par les obligations de toute existence intégrée dans une société industrielle.



Citation:
La perspective change totalement lorsque le sens de la religiosité cosmique s’obscurcit. C’est ce qui se passe dans certaines sociétés plus évoluées, lorsque les élites intellectuelles se détachent progressivement des cadres de la religion traditionnelle. La sanctification périodique du Temps cosmique s’avère alors inutile et insignifiante. Les dieux ne sont plus accessibles à travers les rythmes cosmiques. La signification religieuse de la répétition des gestes exemplaires est perdue. Or, la répétition vidée de son contenu religieux conduit nécessairement à une vision pessimiste de l’existence. Lorsqu’il n’est plus un véhicule pour réintégrer une situation primordiale, et pour retrouver la présence mystérieuse des dieux, lorsqu’il est désacralisé, le Temps cyclique devient terrifiant : il se révèle comme un cercle tournant indéfiniment sur lui-même, se répétant à l’infini.



Citation:
Pour l’homme areligieux, la naissance, le mariage, la mort ne sont que des évènements intéressant l’individu et sa famille ; rarement –dans le cas des chefs d’Etat ou des politiciens- des évènements ayant des répercussions politiques. Dans une perspective areligieuse de l’existence, tous ces « passages » ont perdu leur caractère rituel : ils ne signifient rien d’autre que ce que montre l’acte concret d’une naissance, d’un décès ou d’une union sexuelle officiellement reconnue. Ajoutons, pourtant, qu’une expérience drastiquement areligieuse de la vie totale se rencontre assez rarement à l’état pur, même dans les sociétés les plus sécularisées. […] Ce que l’on rencontre dans le monde profane, c’est une sécularisation radicale de la mort, du mariage et de la naissance, mais, comme nous ne tarderons pas à le voir, il subsiste de vagues souvenirs et nostalgies des comportements religieux abolis.


La foi dans sa version moderne :


Citation:
Il est intéressant encore de constater combien les scénarios initiatiques persistent dans nombre d’actions et de gestes de l’homme areligieux de nos jours. […] Même des techniques spécifiquement modernes, comme la psychanalyse, gardent encore le canevas initiatique. Le patient est invité à descendre très profondément en lui-même, à faire revivre son passé, à affronter de nouveau ses traumatismes et, du point de vue formel, cette opération périlleuse ressemble aux descentes initiatiques aux « Enfers », parmi les larves, et aux combats avec les « monstres ». Tout comme l’initié devait sortir victorieusement de ses épreuves, « mourir » et « ressusciter » pour pouvoir accéder à une existence pleinement responsable et ouverte aux valeurs spirituelles, l’analysé de nos jours doit affronter son propre « inconscient », hanté de larves et de monstres, pour trouver la santé et l’intégrité psychiques, et le monde des valeurs culturelles.



Un remède à l'absurde ?


Citation:
[…] La mort en vient à être considérée comme la suprême initiation, comme le commencement d’une nouvelle existence spirituelle. Mieux : génération, mort et régénération (re-naissance) ont été comprises comme les trois moments d’un même mystère, et tout l’effort spirituel de l’homme archaïque s’est employé à montrer qu’entre ces moments il ne doit pas exister de coupure. […] On refait infatigablement la cosmogonie pour être sûr qu’on fait bien quelque chose : un enfant, par exemple, ou une maison, ou une vocation spirituelle. C’est pourquoi on retrouve toujours la valence cosmogonique des rites d’initiation.



La lecture n'est pas un acte anodin...


Citation:
Même la lecture comprend une fonction mythologique : non seulement parce qu’elle remplace le récit des mythes dans les sociétés archaïques et la littérature orale, vivante encore dans les communautés rurales de l’Europe, mais surtout parce que la lecture procure à l’homme moderne une « sortie du Temps » comparable à celle effectuée par les mythes. […] La lecture projette l’homme moderne hors de sa durée personnelle et l’intègre à d’autres rythmes, le fait vivre dans une autre « histoire ».




Une référence à la conclusion du Tractatus de Wittgenstein ?


Citation:
« […] Le langage est réduit à suggérer tout ce qui dépasse l’expérience naturelle de l’homme par des termes empruntés à celle-ci même. »



*peinture de William Blake

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Published by Colimasson - dans Livre
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commentaires

Antoine 16/04/2015 17:51

Merci pour cet article. En ligne sur mon blog, une fiche de lecture consacrée à l'ouvrage de Mircea Eliade : http://100fichesdelecture.blogspot.fr/2015/04/mircea-eliade-le-sacre-et-le-profane.html