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8 avril 2013 1 08 /04 /avril /2013 14:49





Petit biquet deviendra grand…pourtant, personne ne l’aurait parié. Et c’est peut-être justement parce que personne ne l’aurait parié que John Kaltenbrunner est devenu l’ogre qui dévora Baker, sa bourgade natale.


Baker : encore un coin reclus des Etats-Unis, dégénéré en quelques siècles et décennies de consanguinité et d’immigration –comme si tous les pires relents de l’humanité s’étaient concertés pour se retirer dans une zone encore inhabitée du Nouveau Continent. Les pires ne sont pas ceux qu’on aurait pu imaginer –clochards, alcooliques, apatrides- mais surtout ceux qui, se distinguant à peine de ces catégories par le port d’un costume propre et d’une voiture fonctionnelle, se croient disposés à faire valoir leur loi éculée à la manière de petits rois furibonds. La crainte d’être minable semble d’autant plus grande que les probabilités de l’être sont avérées. Heureusement, Baker est une petite ville, et ses habitants semblent avoir trouvé un moyen de décharger leur angoisse de dépréciation sociale en lui permettant de s’incarner en l’un d’entre eux. La décharge cathartique ne s’effectue jamais consciemment : ainsi, John Kaltenbrunner ne sera pas élu du jour au lendemain comme représentant sur pattes de la cruauté de ses congénères, mais la pertinence de son élection se renforcera au fil des mois et des années, au gré de ses bizarreries comportementales, de ses passions obsessives, et d’une certaine forme de génie inquiétante.


Dans un climat de conte médiéval chargé de symbolique et d’inventions retorses, la légende autour de John Kaltenbrunner se forge peu à peu. Orphelin de père, mère sans joie, les sources de sa naissance ameutent les fantasmes les plus glauques. John s’élève d’un terrain stérile qu’il essaie de cultiver avec rage et acharnement ; alors qu’il a seulement neuf ans, il réussit à transformer la ferme familiale, la rendant non seulement productive et rentable, mais ne cessant outre de lui donner les moyens de s’agrandir et de se diversifier. John est un maniaque au génie agricole, acharné au travail, mais aussi profondément asocial. On comprend la fascination et l’effroi des habitants de Baker, et la transformation progressive de leurs sentiments en une traque acharnée contre ce pauvre hère qui s’est distingué de ses semblables sans jamais avoir semblé le vouloir.


Les atteintes portées au génie de John –aux seules émanations de la grâce qui parviennent à s’extirper de Baker- sont d’autant plus cruelles qu’elles révèlent la bassesse des intentions et qu’elles ne parviennent jamais totalement à miner leur victime. Au contraire, John Kaltenbrunner se gonfle et s’enorgueillit de sa vigueur, et résiste à tout va aux destructions, aux brimades, aux violences et à la diffamation. Pas un incendie, pas un saccage, pas un accident ne le feront dévier d’un aboutissement que lui seul semble connaître. En tentant de l’annihiler, les habitants de Baker finissent en réalité de parfaire sa constitution extrême. Son acharnement monomaniaque ne sera plus dirigé dans la construction d’un empire agricole mais dans la destruction de cette communauté flagellatrice.


Tristan Egolf possède un peu des caractéristiques de son personnage : avec une frénésie qui semble entièrement dirigée dans la volonté de décrire un microcosme poisse –sorte de terrain d’expérimentation pour humains dégénérés-, les descriptions s’enchaînent dans des envolées vers les recoins les plus obscurs de l’âme humaine, à un rythme soutenu ne laissant aucun répit. En tant que lecteur, il nous faut souffrir autant que John, et il nous faut ressentir la cadence effrénée de son destin. La première partie du Seigneur des porcheries est une ode à la destruction majestueuse. Mais une fois le climax atteint, la deuxième partie du livre se déroule avec un intérêt diminué, peut-être parce que John Kaltenbrunner, personnage désormais achevé et gonflé de haine à ras-bord, s’efface derrière la narration des employés de la décharge de Baker. C’est à travers eux que John décide en effet de prendre sa revanche, parce qu’ils représentent les déshérités de Baker –comme lui-, alors que sans eux, Baker croulerait sous les détritus. Même si le déchaînement revanchard et machiavélique des opérations menées par John ne fait pas perdre de sa frénésie au roman, celui-ci perd toutefois sa capacité à nous émerveiller. On comprend dès lors où veut nous conduire Tristan Egolf, et si l’acharnement de la plèbe contre John n’était pas vraiment compréhensible et pouvait susciter notre horreur dans la première partie du livre, le désir de revanche de John qui fait l’objet de la deuxième partie du livre semble légitime au point que ses pires machinations susciteront à peine l’étonnement.



Malgré tout, cet émerveillement sordide en partie occultée, il reste que le Seigneur des porcheries n’a pas fini de nous tourner dans la tête… Destin baroque, mystérieux… John Kaltenbrunner ne s’est pas exprimé une seule fois au cours des quelques quatre cent pages qui constituent le tracé de son itinéraire, et comme les habitants de Baker, nous devrons accepter l’idée de ne pas tout savoir.


« De toute notre existence, nous n’avions jamais vu quelqu’un qui soit animé d’une énergie aussi farouche. Plusieurs d’entre nous avaient approché Wilbur pour lui demander quel était le problème. Avait-il perdu tout son arbre généalogique dans une collision en chaîne de douze voitures ou quoi ? Des problèmes avec sa bonne femme ? Etait-ce la drogue ? Etait-il en conditionnelle ? Il devait y avoir une explication. Vu dans les rétroviseurs du camion, il semblait assouvir la soif de sang d’une vie entière sur quelques sacs d’ordures. Il en avait manifestement contre quelqu’un ou quelque chose, et nous n’étions pas entièrement sûrs que ce n’était pas nous. »


En cherchant à le détruire avec véhémence, la plèbe de Baker cherchait peut-être simplement à révéler quelque chose qui puisse être compréhensible dans le comportement de John. Ne reste qu’une légende, mais si parfaitement retranscrite que nous aurons l’impression de l’avoir vécue nous aussi…





Citation:
« Nulle part dans un pays on ne perpétue avec de telles œillères un système plus suranné d’éthique du travail germanique et de moralité à la noix que dans ce bidonville de baraques de chantier et de bureaux décatis qui jouxte le cimetière. Les programmes en vigueur sont éculés et démodés depuis des générations. La plupart des manuels remontent à plus de vingt ans. Les enseignants eux-mêmes sont souvent incultes, mal informés, non qualifiés, voire ignorants des plus élémentaires principes de la grammaire anglaise. La bibliothèque est un maigre dépotoir de littérature de gare, soumis à l’examen sourcilleux d’un comité de censure fondamentaliste composé de harpies méthodistes illettrées et de prédicateurs à la petite semaine. Malgré toute la pompe et le cérémonial qui entouraient les rencontres sportives et les remises de diplôme, la majorité des élèves quittait Holborn High en croyant dur comme fer que les dinosaures avaient disparu parce que Noé n’avait pas assez de place pour eux sur l’arche. »





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« Un de ces jours, [...] il allait comprendre qu’il était censé vivre les plus belles années de sa vie. »



Photos de Dorotea Lange

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Published by Colimasson - dans Livre
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commentaires

Dominique 08/04/2013 15:25

Ce livre lu lors de sa sortie est toujours présent et dans ma tête et dans ma bibliothèque, il m'avait dérangé et frappé à la fois
j'ai chronique le second et dernier livre d'Egolf : Kornwolf tout aussi dérangeant mais que j'ai un peu moins aimé

Colimasson 09/04/2013 07:02



J'ai entendu en effet que ce second livre était un peu moins bon... mais moins bon que de l'excellent reste tout de même bon j'imagine...