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20 février 2013 3 20 /02 /février /2013 18:50





Le Solitaire d’Ionesco est un admirable condensé de tous les personnages les plus marquants des pièces du dramaturge… Figure du perdant qui n’essaie pas même de se battre (« A trente-cinq ans il est temps de se retirer de la course ») ; du pudique maladroit qui virerait presque homosexuel si on ne remarquait pas plus tard que son aversion s’étend en réalité à l’humanité entière (« Le sexe féminin m’a toujours paru être une sorte de blessure au bas du ventre entre les cuisses ») ; du misanthrope, donc, Eugène Ionesco semble se rattraper, à travers son personnage, de toutes les déceptions d’une vie sociale qui apporte peu de réconforts et qui demande beaucoup de sacrifices, en premier lieu celui de cette sincérité qui fait dire à son solitaire tout ce qui lui aurait coûté cher, en termes de relations, dans l’existence réelle.


Le postulat de départ fonctionne-t-il à la manière d’un « fantasme appliqué ». Il ne semblerait pas étonnant qu’il découle d’une pensée vengeresse qu’Eugène Ionesco aurait pu former à chaque fois que la vie en société lui semblait trop contraignante. Le solitaire est un homme banal de trente-cinq ans, employé dans un bureau. Ses taches sont mal définies : on sait seulement qu’il remplit des fiches et des formulaires en compagnie d’une poignée de collègues. Ceux-ci sont plutôt amicaux et le personnage semble leur inspirer des élans de sympathie. Où se loge la déception là-dedans ? Elle se trouve dans la friabilité des liens, dans l’indifférence mutuelle qu’éprouvent les hommes et qui les poussent à s’abandonner lorsqu’ils ne se savent plus utiles ou quotidiens les uns aux autres.
Le solitaire, apprenant qu’il a hérité de la fortune miraculeuse d’un oncle inconnu, se demande tout d’abord comment utiliser cette manne à bon escient. Pas besoin d’une liste de ses envies. En une phrase, le tour est joué : il se retirera du monde et vivra sur ses (larges) réserves.


Du jour au lendemain, tout déserte son existence. Plus d’obligation à rendre au bureau, plus d’obligation à lier des amitiés professionnelles, et tout ce qui suit –heures de lever, heures de repas, chemin à parcourir- disparaît en même temps. Etait-ce ce désœuvrement que recherchait le personnage angoissé du solitaire ? Certainement pas… Et on retrouve la grande thématique absurde d’Ionesco à travers cet homme qui, pris a piège de ce qu’il croyait être sa « liberté », se trouve condamné à meubler tant bien que mal son existence recluse. Le plus dur, peut-être, étant de reconnaître que son existence n’est plus indispensable à personne, mais qu’il faut cependant conserver un minimum de foi en soi pour continuer à s’accorder l’affection nécessaire qui permettra d’assurer sa survie.


Toute cette première partie du roman est digne des meilleures pièces d’Ionesco. Son écriture ne dépare pas de celle qui parcourt sa dramaturgie, peut-être parce que le solitaire est un homme double (voire polymorphique) qui discute et controverse énormément avec lui-même, et que chaque page semble représenter un débat éperdu entre les différentes opinions qui se querellent en lui. Le rêve du Solitaire vire bientôt au cauchemar. Exclus du monde, les hommes « actifs » qui continuent de le peupler, et qu’il observe depuis la place qu’il s’est réservée au restaurant du quartier, lui deviennent complètement étrangers. Il les observe comme des êtres inconnus, tantôt frappé par l’absurdité de leurs préoccupations, tantôt envieux de ce qu’il imagine être leurs réussites –tandis que lui ne subit que des échecs. La misanthropie vire souvent à la condescendance voire à la prétention en fait parée d’ignorance. Lorsqu’Ionesco fait dire à son personnage : « Tant de gens vivaient. Jusqu’à ces derniers temps, ils paraissaient assez contents ou résignés. En tout cas, ils ne se posaient pas de problèmes. Ils n’avaient pas peur de la mort ou plutôt ils ne pensaient pas qu’ils devaient mourir un jour. Moi, j’avais vécu tout le temps dans cette hantise », prend-il vraiment la position puérile du prophète qui croit détenir une vérité que les autres ignorent, ou se moque-t-il de son personnage qui a été obligé de se reclure du monde pour prendre conscience à son tour, et sur le tard, de cet aspect absurde de l’existence ?


A partir de la moitié du roman, Eugène Ionesco introduit du délire psychotique chez son personnage. Est-ce la solitude ? Est-ce l’enfermement ? Le Solitaire imagine des guerres civiles qui éclatent dans la zone restreinte de son quartier. Lorsqu’il descend dans son troquet habituel, tout le monde parle révolution. Les êtres humains s’unissent ou s’opposent en clans distincts. La lutte prend une allure allégorique : elle est la représentation de l’alliance contre l’absurdité, et il n’est pas anodin que le solitaire refuse de livrer bataille. S’enfermant chez lui de plus belle, il semble s’extirper de son emprise psychotique du jour au lendemain. Il sort de chez lui, se rend compte que des décennies sont passées et que la guerre civile n’est plus qu’un lointain souvenir amusant pour les vieux comme lui qui se rappellent. C’est une fois que tout est passé que le solitaire se rend compte que l’existence n’était peut-être pas aussi désagréable qu’elle lui avait paru jusqu’alors. D’ailleurs, lui avait-elle vraiment semblé insupportable de bout en bout ? On pourrait croire que le roman d’Ionesco est terriblement désespérant : il l’est, effectivement, mais dans une moindre mesure, car le défaitisme est toujours tempéré par les moments de grâce que le solitaire connaît, notamment sous l’emprise de l’alcool. Peu importe que cet état ne soit pas accessible autrement que par la substance. Le scepticisme, qui invite à tout remettre en question, ne s’importune pas avec des questions aussi dérisoires que celle de savoir si la vérité est davantage éprouvée à travers la sobriété ou à travers l’ivresse ; dans les deux cas, les sentiments sont tout aussi vifs. Cachés entre deux paragraphes de découragement, la joie virulente, qui éclate soudain au moment où on l’attendait le moins, revêt ses plus beaux atours…


« Mais oui, mais oui, le monde ensoleillé nous l’avons en nous-mêmes, la joie pourrait éclater à tout instant continuellement, si on savait, je veux dire si on savait à temps. Qu’elle est belle la laideur, qu’elle est joyeuse la tristesse, comme l’ennui n’est dû qu’à notre ignorance ! »


Ceux qui connaissent bien l’œuvre d’Ionesco ne seront pas déboussolés par la découverte de ce roman –mais un roman ! tout de même, cette forme de texte dépare dans la bibliographie de l’auteur, lorsque tout le reste n’est pratiquement que théâtre. On trouve des avantages à découvrir Ionesco sous cette forme –intrusion plus profonde dans la psyché des personnages, exploration plus intense des domaines de l’absurde- mais on peut se montrer ennuyé par les longueurs qui s’accumulent en fin de livre et le ton trop didactique employé par un solitaire qui semble un peu trop accaparé à la tâche de bien se faire comprendre à ses lecteurs…


Intéressant condensé, limite entre les pièces impersonnelles d’Ionesco et son Journal en miettes intime, Le Solitaire se livre du bout des lèvres et ose affronter le paradoxe de l’absurde et de la solitude, qui pousse agir en prenant la plume et à se livrer aux autres si terriblement méprisés.


« Comme il est difficile de pénétrer l’âme des autres ! Pourtant, cette fois, j’aurais voulu être plus près d’eux. Que se passerait-il si j’étais plus près d’eux, avec eux ? Comme ce serait intéressant ! Je vivrais. Ils étaient séparés de moi comme par une vitre épaisse, incassable. »

 



Le « fantasme appliqué » du Solitaire n’ayant abouti qu’à des conclusions décevantes, la publication de ce livre semble alors s’apparenter à l’étape préliminaire de l’abolition de cette vitre épaisse…

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Published by Colimasson - dans Livre
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