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3 novembre 2013 7 03 /11 /novembre /2013 09:36





Dans le Ventre de Paris, il grouille plein d’homoncules mal digérés. Certains sont malingres, s’accrochent aux parois des Halles et en pompent les richesses pour tirer profit d’une énergie mal employée, qu’il s’agisse de fomenter des complots contre la bourgeoisie ou de révolutionner les rues, comme en 48. D’autres sont voraces et baignent dans un jus stomacal riche de charcuteries, de fromages, de fruits, de légumes et de confiseries nourrissantes. Ceux-ci attendent, brassent les flots et ouvrent la gueule pour alimenter une machinerie intérieure qui n’atteint jamais la satiété. Entre ces deux figures types s’animent d’autres profils intermédiaires plus nuancés –pour ne pas dire plus sournois- qui s’insèrent dans l’échelle des valeurs telle que définie par la théorie des Gras et des Maigres :


« C'est tout un chapitre d'histoire naturelle... Gavard est un Gras, mais un Gras qui pose pour le Maigre. La variété est assez commune... Mlle Saget et Mme Lecoeur sont des Maigres ; d'ailleurs, variétés très à craindre, Maigres désespérés, capable de tout pour engraisser... Mon ami Marjolin, la petite Cadine, la Sariette, trois Gras, innocents encore, n'ayant que les faims aimables de la jeunesse. Il est à remarquer que le Gras, tant qu'il n'a pas vieilli, est un être charmant... M. Lebigre, un Gras, n'est-ce pas? Quant à vos amis politiques, ce sont généralement des Maigres, Charvet, Clémence, Logre, Lacaille. Je ne fais une exception que pour cette grosse bête et pour le prodigieux Robine. Celui-là m'a donné bien du mal."


Mais se baser uniquement sur une telle classification serait aller un peu trop vite en besogne. Prenons le temps de découvrir le Ventre de Paris en compagnie de Florent. Arrêté par erreur lors du coup d’état du 2 décembre 1851, le bagnard malheureux s’évade et réussit à rentrer à Paris des années plus tard, en 1858. Le coup d’état a-t-il apporté des changements notables dans l’organisation des systèmes politique, économique et social ? C’est la question que se pose le maigre Florent –maigre, c’est-à-dire teigneux, bagarreur et dégénéré- et qu’il aura l’occasion de confronter à la réalité de ses observations voraces –donc immorales et cupides- dans les Halles de Paris.


Si l’état d’un système digestif révèle la qualité du fonctionnement général d’un organisme, l’analogie est la même lorsqu’il s’agit d’une ville –fut-elle Paris ! Les Halles apparaissent comme un microcosme autosuffisant. Les marchandises transitent d’un banc à l’autre, essaimant au passage leurs colportages, leurs jeux relationnels et leurs histoires familiales. Emile Zola ne se contente pas d’une description psychologique globale qui aurait eu peu d’intérêt : les comportements des hommes les uns envers les autres semblent conditionnés par leur univers et, dans un monde constitué de nourriture de chair et d’or, les intérêts financiers et politiques se pourchassent dans la jouissance incarnée. Entre le luxe et la luxure, l’esprit n’a pas le temps de trouver ses aises. Les hommes décrits par Zola sont des bêtes, mais des bêtes imprévisibles, complexes et torturées, qu’il est fascinant d’observer.


On se demande souvent si Emile Zola se situait lui-même parmi les Maigres ou parmi les Gras. Ses opinions politiques ne transparaissent jamais clairement. Toutes s’affrontent à armes égales pour aboutir à la conclusion d’une aporie politique. Si Emile Zola a des convictions, elles prennent la forme de valeurs morales qu’il s’agit de favoriser au profit de tendances provisoires portées sur des intérêts à court terme. Avant de s’incarner dans le système consommatoire, le développement durable doit se faire une place de choix dans le domaine de la moralité. Cela ne devra pas nous empêcher de bouder notre plaisir et d’apprécier la délicate balade que nous permet d’effectuer l’auteur, nous proposant de cheminer entre « les salades, les laitues, les scaroles, les chicorées, ouvertes et grasses encore de terreau », « les boudins, noirs, roulés comme des couleuvres bonnes filles ; les andouilles empilées deux à deux, crevant de santé, les saucissons, pareils à des échines de chantre, dans leurs chapes d’argent », « les melons […] d'une puissante vapeur de musc », « : les mont-d’or, jaune clair, puant une odeur douceâtre » ou encore « les troyes, très épais, meurtris sur les bords, d’âpreté déjà plus forte ».


Si en politique, Emile Zola ne nous révèle jamais directement sa corpulence, son écriture nous l’annonce sans ambages : Gras est le Grand Zola, dont l’écriture majestueuse s’étoffe de digressions lénifiantes, de marivaudages insolites, de guerres aussi discrètes qu’effroyables et de métaphysique pessimiste. Le Ventre de Paris laisse repu, mais une pointe d’appétit demeure pour le volume suivant.





Des descriptions synesthésiques :

Citation:
« La Sarriette vivait là, comme dans un verger, avec des griseries d'odeurs. Les fruits à bas prix, les cerises, les prunes, les fraises, entassées devant sur des paniers plats, garnis de papier, se meurtrissaient, tachaient l'étalage de jus, d'un jus fort qui fumait dans la chaleur. Elle sentait aussi la tête lui tourner, en juillet, par les après-midi brûlantes, lorsque les melons l'entouraient d'une puissante vapeur de musc. Alors, ivre, montrant plus de chair sous son fichu, à peine mûre et toute fraîche de printemps, elle tentait la bouche, elle inspirait des envies de maraude. C'était elle, c'étaient ses bras, c'était son cou, qui donnaient à ses fruits cette vie amoureuse, cette tiédeur satinée de femme. [...] Elle faisait de son étalage une grande volupté nue. Ses lèvres avaient posé là une à une les cerises, des baisers rouges; elle laissait tomber de son corsage les pêches soyeuses; elle fournissait aux prunes sa peau la plus tendre, la peau de ses tempes, celle du menton, celle des coins de sa bouche; elle laissait un peu couler de son sang rouge dans les veines des groseilles. Ses ardeurs de belle fille mettaient en rut ces fruits de la terre, toutes ces semences, dont les amours s'achevaient sur un lit de feuilles, au fond des alcôves tendus de mousse des petits paniers. »


Illustration par la caricature de la théorie des Gras et des Maigres :


Citation:
« Le soir, sous la lampe, tandis qu’elle approchait sa chaise, comme pour se pencher sur la page d’écriture de Muche, il sentait même son corps puissant et tiède à côté de lui avec un certain malaise. Elle lui semblait colossale, très lourde, presque inquiétante, avec sa gorge de géante ; il reculait ses coudes aigus, ses épaules sèches, pris de la peur vague d’enfoncer dans cette chair. Ses os de maigre avaient une angoisse, au contact des poitrines grasses. »



Et si ce n'est pas effrayant... seul Zola pouvait rendre des salades terrifiantes :


Citation:
« La faim s’était réveillée, intolérable, atroce. Ses membres dormaient ; il ne sentait en lui que son estomac tordu, tenaillé comme par un fer rouge. L’odeur fraîche des légumes dans lesquels il était enfoncé, cette senteur pénétrante des carottes, le troublait jusqu’à l’évanouissement. Il appuyait de toutes ses forces sa poitrine contre ce lit profond de nourriture, pour se serrer l’estomac, pour l’empêcher de crier. Et, derrière, les neufs autres tombereaux, avec leurs montagnes de choux, leurs montagnes de pois, leurs entassements d’artichauts, de salades, de céleris, de poireaux, semblaient rouler lentement sur lui et vouloir l’ensevelir, dans l’agonie de sa faim, sous un éboulement de mangeaille. »



*peinture d'Abraham Mignon, Nature morte

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Published by Colimasson - dans Livre
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