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28 octobre 2012 7 28 /10 /octobre /2012 18:10





Première étape -peut-être la plus difficile- des Liaisons dangereuses : comprendre quels sont les ressorts de l’intrigue. N’est pas prodige du marivaudage qui veut, mais Choderlos de Laclos peut prétendre à la continuité du genre sans difficultés. La marquise de Merteuil, autrefois abandonnée par le comte de Gercourt, demande à son ancien amant, le vicomte de Valmont, de séduire la jeune Cécile Volanges que Gercourt doit épouser. Elle espère ainsi l’humilier et se venger de l’abandon dont elle a été l’objet. Valmont accepte ce défi mais n’abandonne pas celui qu’il s’est fixé pour son propre plaisir : séduire la présidente de Tourvel, une femme mariée et réputée pour son esprit avide de moralité. Lorsque toutes les proies autrefois désirées ont cédé, la figure de la chasteté et de la constance morale devient l’ultime fantasme.


L’intrigue n’est pas présentée aussi clairement dans les Liaisons dangereuses et c’est au lecteur de faire l’effort de comprendre les machinations qui s’élaborent dans l’esprit de ses personnages retors à travers leurs échanges épistolaires. Les lettres, longues et emplies du baratin qui sied à la personnalité des séducteurs professionnels, dissimulent souvent leurs intentions véritables derrière des jeux de rôle dont le lecteur prendra conscience au fur et à mesure des recoupements épistolaires. La forme du livre est laborieuse, donc, mais adaptée à la démonstration de l’hypocrisie dont Choderlos de Laclos a voulu se faire le dénonciateur.






Certainement provocant pour l’époque, l’écrivain dénonce les conventions et les apparences respectables d’une certaine bourgeoisie fricotant souvent avec la noblesse. On comprend que le livre ait pu ne pas faire plaisir à tous ses lecteurs au moment de sa publication, ceux y étant le plus fermement opposés étant ceux les plus directement concernés par le propos de Choderlos de Laclos. Malgré des tournures pompeuses, un style lourd et précieux, il se dégage parfois des idées violentes qui ne ménagent pas le lecteur. La rapacité, l’envie de jouir à tout prix, s’accompagnent d’une perte des valeurs qui font souvent considérer l’objet du désir comme un esclave auquel aucune considération n’exige d’être accordée. La peinture des personnages féminins exacerbe déjà ce qu’on appellera plus tard l’inégalité des sexes. Beaux objets muets, Choderlos de Laclos donne cependant aux femmes les moyens d’abuser leur monde en jouant leur rôle d’une manière subtile, leur permettant ainsi d’obtenir du sexe fort des avantages dont ils ne sont même pas conscients d’être les dupes.


« Plusieurs personnes ne s’étaient pas remises au jeu l’après-souper, la conversation fut plus générale et moins intéressante : mais nos yeux parlèrent beaucoup. Je dis nos yeux : je devrais dire les siens ; car les miens n’eurent qu’un langage, celui de la surprise. Il dut penser que je m’étonnais et m’occupais excessivement de l’effet prodigieux qu’il faisait sur moi. Je crois que je le laissai fort satisfait ; je n’étais pas moins contente. »


On comprend que Choderlos de Laclos utilise lui-même ce jeu de masques, se faisant passer pour un habile libertin lorsqu’il prône en réalité les valeurs de l’amour constant et fidèle, seul capable d’assurer une certaine stabilité à l’être perdu dans le faste d’une bourgeoisie décadente. On se demande parfois si Choderlos de Laclos ne se laisse pas prendre à son propre piège… Ses échanges épistolaires, longs et alambiqués, traduiraient presque une rage de ne pouvoir transposer à la réalité ces fantasmes de relations malsaines et dégradantes. Mais peut-être n’est-ce que l’apogée d’une démonstration qui se veut convaincante…







A condition d’arriver à dépasser la barrière des siècles –on la sentira dans toute sa puissance à travers l’écriture et les tournures emphatiques- et à ne pas se lasser des tours et détours empruntés par les jeux libertins, les Liaisons dangereuses pourront plaire du fait de leur vision des mœurs lucide. Pour les autres, ce sera seulement une grande lassitude –manière aussi d’être convaincu de l’insipidité des jeux libertins.


Un extrait de la Correspondance de Laclos et de Madame Riccoboni au sujet des Liaisons Dangereuses :

Citation:

« On insiste et l’on me demande : Mme de M. a-t-elle jamais existé ? Je l’ignore. Je n’ai point prétendu faire un libelle, mais quand Molière peignit le Tartuffe, existait-il un homme, qui, sous le manteau de la religion, eût entrepris de séduire la mère dont il épousait la fille, de brouiller le fils avec le père, d’enlever à celui-ci sa fortune et de finir par se rendre le délateur de sa victime pour échapper à ses réclamations ? Non sans doute, cet homme n’existait pas ; mais vingt, mais cent hypocrites avaient commis séparément de semblables horreurs : Molière les réunit sur un seul d’entre eux et le livra à l’indignation publique. »


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Published by Colimasson - dans Livre
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