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26 janvier 2013 6 26 /01 /janvier /2013 19:43






L’époque des Lumières en France nous évoque une période de grande stimulation intellectuelle... Amorcée et entretenue par ces vagues penseurs, dispersés en tous domaines et sans qualifications fixes, que nous appelons « philosophes », cette période aura connu, entre autres, la publication de L’Encyclopédie, ses prêches sur l’esclavage et ses mythologies du « bon sauvage ». Joann Sfar, fort de ses études de philosophie et de son engouement personnel, lance une nouvelle série intitulée Les Lumières de la France et nous permet d’aborder cette période sous un angle qui se débarrasse des austérités habituellement retenues lorsqu’il s’agit d’évoquer la philosophie. Au préalable, Joann Sfar n’a pas oublié de se documenter et il nous fait partager sa liste de lecture qui se répartit entre textes universitaires (Bordeaux, port négrier d’Eric Saugera…), textes classiques (Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes de Rousseau…) et fictions contemporaines (Noir Négoce d’Olivier Merle…) pour un total de treize ouvrages. Peut-être Joann Sfar a-t-il oublié d’ajouter à cette liste des influences plus lointaines mais que l’on ressent tout de même puissamment : un peu de Rabelais pour la touche paillarde et le grivois, sans oublier le comte de Sade et son érotisme exacerbé.


Joann Sfar n’exalte pas le siècle des Lumières comme il est de bon ton de le faire lorsqu’on adresse un hommage. Son objectif n’est assurément pas de convaincre le lecteur des bienfaits de la philosophie pour l’humanité mais bien plutôt de mettre en évidence les limites mêmes de la rationalité lorsqu’elle cherche à étudier des phénomènes qu’elle ne maîtrise pas encore. Avec la découverte de nouveaux mondes et de nouvelles populations, la traite des noirs n’a pas tardé à se mettre en place. Entre les avantages qu’apporte l’esclavage et les valeurs égalitaires prônées par les théories des Lumières, que faut-il choisir ? Est-on d’ailleurs obligé de choisir ? Joann Sfar nous présente un Comte que ces questions torturent et qui, incapable de trancher à propos de ce dilemme, s’évertue à imaginer un « esclavage à visage humain ». Grande âme torturée sous ses apprêts délicats, Joann Sfar s’amuse à mettre en scène ce personnage qui élucubre volontiers à propos de l’esclavage alors qu’il n’en connaît rien –manière de montrer le fossé qui séparera toujours la théorie de la pratique.





Pendant ce temps, la Comtesse Eponyme s’ennuie. Habituée à seconder le Comte et à répondre à toutes ses exigences absurdes –le recouvrir de peinture noire afin que celui-ci se représente mieux les tortures qui peuvent imprégner l’âme du nègre-, elle pourrait sembler transparente, sans aucune densité. Quel dommage de s’intéresser si peu à Madame… Les Lumières et son défilé de penseurs mâles feraient bien d’ouvrir leurs écoutilles aux pensées féminines, comme la Comtesse Eponyme semble en avoir de belles ! -plus sincères, moins apprêtées et plus grivoises que celles de son époux qui, tout libéré qu’il tente de le paraître, semble toutefois bien limité par les courants philosophiques les plus influents de son époque.





« Si j’avais pour ambition d’attirer l’attention des hommes et d’élever leur connaissance du sexe qui est le mien, j’écrirais sur mon cul : quoi y faire pénétrer, en quels moments et de quelle façon »




Peut-être le Comte ferait-il mieux de s’intéresser à cet aspect de la réalité sur lequel il saurait au moins avoir une influence, plutôt que de spéculer inutilement sur l’esclavage dont il ne connaît que le nom… A une autre époque, avec d’autres personnages, on retrouve dans ces Lumières de la France le même humour et la même finesse spirituelle qui faisaient déjà le charme du Chat du Rabbin. En privilégiant des personnages en marge de la grande Histoire et en leur donnant la parole, Joann Sfar exalte les aspects méconnus des grands thèmes qu’il aborde, et il leur confère une sagesse tout en légèreté et en spiritualité…

Citation:


- J’imite les grands.
- Et ça te fait marrer ?
- Non. Ça me terrorise. Je suis un être de raison et ils semblent ne l’être plus. Dis-moi, Fragonarde, quand ce changement intervient-il chez nos semblables ?
- Chez les chiens, je ne sais pas. Mais pour ce qui concerne les humains, je crois que c’est contemporain de l’apparition des poils du cul.
- Que faire ?
- Prend un miroir et guette anxieusement leur venue.





Les animaux ont toujours la parole et continuent à s'agiter dans un microcosme réduit, à l'image de l'humanité

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Published by Colimasson - dans Bande dessinée
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