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19 février 2013 2 19 /02 /février /2013 20:24






Alors que les adaptations se font souvent du format écrit au format visuel, Jérôme Ruillier inverse la donne en transposant le livre/documentaire « Mémoires d’immigrés » de Yamina Benguigui en bande dessinée –quoiqu’ici, l’usage du terme « roman graphique » semble particulièrement recommandé en vue de la densité de l’ouvrage.


Dans l’œuvre originale, Yamina Benguigui écoutait et rapportait les témoignages d’immigrés maghrébins installés en France. Jérôme Ruillier s’inscrit tout de suite dans un rapport de subordination et évoque la fascination qu’a provoquée la découverte de cet ouvrage. Celle-ci se mue bientôt en volonté de contribuer à son tour à ce recueil de témoignages. Même si l’on comprend quelles raisons personnelles ont donné envie à Jérôme Ruillier de s’impliquer, la démarche reste tout de même curieuse. En effet, après la parution d’un film et d’un livre de Yamina Benguigui, on peut se demander s’il est bien nécessaire de faire paraître ces témoignages qui n’ont d’original que leur format graphique. Si, en tant que lectrice, la démarche de cette parution m’a permis de découvrir un document que je ne me serais sans doute pas procuré autrement, du point de vue de Jérôme Ruillier, cette même démarche semble supposer une volonté de pallier à un inconvénient majeur de l’œuvre de Yamina Benguigui : son manque d’accessibilité.




Que peut-on trouver dans les Mohamed[b] de Jérôme Ruillier qu’on ne trouvera pas dans le travail de Yamina Benguigui ? Le seul ajout semble être le témoignage du dessinateur rencontrant les [b]Mémoires d’immigrés : celles-ci font écho à son expérience directe alors que sa fille va être scolarisée dans une école comptant 80% d’enfants d’immigrés, ainsi qu’à son passé et à ses rapports avec ses aïeux. Mais ces contributions restent modestes et comptent pour à peine quelques dizaines de pages perdues dans des centaines. Là ne se situe donc pas l’atout majeur de Jérôme Ruillier face à Yamina Benguigui. Pour tenter un comparatif plus hasardeux, on pourrait dire que les Mohamed constituent une version bande dessinée des Mémoires d’immigrés pour les Nuls : résumé, simplifié sans que le discours ne devienne simpliste, revêtant des formes qui paraissent peut-être plus accessibles qu’un texte ou qu’un documentaire, le lectorat sera sans doute plus large et plus diversifié que celui initialement concerné par le travail de Yamina Benguigui.




Incursion de Jérôme Ruillier entre les pages...



Laissons donc de côté les questions de l’intérêt de cette adaptation et reconnaissons que les Mohamed de Jérôme Ruillier paraissent aussi vivants et sont aussi troublants que de vrais hommes que l’on aurait pu rencontrer en chair et en os. Aucun type de discours n’est épargné : ni celui qui combat les préjugés racistes, ni celui qui les confirme, faisant de cette somme un recueil de témoignages qui ne semblent pas vouloir utiliser la parole d’hommes déracinés comme le seul moyen de construire une thèse purement intellectuelle. Et du format BD au format texte ou vidéo, il ne reste plus qu’un pas à franchir pour le lecteur qui aura été convaincu par l’adaptation de Jérôme Ruillier. Seul danger : cette-ci semble si réussie qu’on se surprend à se demander ce que l’on pourrait apprendre de plus dans les Mémoires d’immigrés… Comble de l’adaptation : lorsque l’inspiré s’empare du rôle de l’inspirateur !

Citation:

Quand on entre chez Renault, on regarde comment vous vous appelez. Si c’est Mohamed, on vous envoie à la chaîne. Khémaïs ou Mohamed, hein, c’est pareil !





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Published by Colimasson - dans Bande dessinée
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commentaires

Mo 21/02/2013 09:27

Je crois que je fais partie de ces complexés ^^
Du coup, c'est vrai que le format BD me convient bien. Déjà, parce que sur certains sujets, comme les conflits armés par exemple, je trouve que la BD a un énorme avantage : elle cadre le lecteur
dans ses représentations. Je m'explique : quand je lis le reportage d'un journaliste qui couvre une guerre, je ne peux pas m’empêcher d'imaginer ruines, souffrances, corps mutilés etc. Avec les
ouvrages de Sacco par exemple, quand il expose le conflit israelo-palestinien, il ne tait rien de la violence quotidienne mais les images qu'il associe à ses propos limitent (chez moi) la
déferlante d'images morbides que j'associerais habituellement. Et me permet, au final, de mieux me concentrer sur le message sans le diaboliser outre mesure.

Un autre exemple : je suis le blog de Jorion depuis un moment. Mais si j’ai déjà lu quelques longs passages de ses livres, je n’en ai jamais lu un seul dans sa totalité. Sauf depuis qu’il a sortie
« La survie de l’espèce » l’année dernière… du coup, j’ai acheté un ouvrage de Jorion depuis. Il faut que je le lise maintenant, mais la première étape est passée :D

Idem pour le réchauffement climatique. J’ai eu besoin d’une BD un peu austère (car assez dense : « Saison brune » de Squarzoni) pour me plonger ensuite dans des écrits plus « sérieux » (même si je
ne suis pas d’accord avec l’idée commune que la bande dessinée n’offre jamais rien de sérieux ^^).
Finalement, j'ai l'impression d'en avoir à la pelle des exemples !!

Qu'en penses-tu ?

Colimasson 22/02/2013 09:30



Plein d'exemples en effet !


Je suis d'accord avec toi pour considérer ces ouvrages BD comme des tremplins vers d'autres ouvrages peut-être un peu plus complexes dans le sens où ils ne bénéficient pas d'un support graphique
pour expliquer certaines notions. Et il ne faut pas oublier que la BD reste quand même un ouvrage personnel et que l'auteur a le droit d'y inclure sa subjectivité, alors que dans une enquête
journaliste, ce n'est pas autorisé.


J'ai réservé "Saison Brune" à la bibliothèque et je devrais le lire bientôt moi aussi... Face à cet album, j'éprouve à la fois de l'attirance (un défi ?) et une crainte : je trouve ce mélange de
textes et de dessins presque plus ambitieux à la lecture, finalement, qu'un document ou un essai qui, en éliminant les dessins, serait peut-être moins volumineux.


Paradoxe encore et toujours...



Mo 20/02/2013 13:21

Je ne m'étais pas enfoncée aussi loin dans les questions qui touchent à l’intérêt de décliner le travail de Benguigui en BD. Je pense, et tu l'abordes très bien, que tous les prétextes doivent être
pris pour permettre au grand public d'accéder à de tels témoignages. De mon coté, cela faisait un moment que je voulais regarder le documentaire et c'est finalement le travail de Ruillier qui m'a
permis de m'y sensibiliser. J'ai toujours très envie de le visionner mais je n'ai pas pris le temps de le faire.
Il y a d'autres exemples comme le film de Simone Bitton ("Mur") que je n'ai toujours pas vu. En revanche, je me suis sensibilisée au sujet à l'aide d'albums sur le conflit israelo-palestinien
écrits par des auteurs comme Max Le Roy (Bitton écrit d'ailleurs la préface d'un de ses albums "Faire le mur")

Colimasson 21/02/2013 08:56



J'approuve également cette démarche mais je ne peux quand même pas m'empêcjer de chercher les raisons qui peuvent motiver des "lecteurs" à en faire leur propre adaptation. Question de curiosité
surtout...


Mais sur ces questions de conflits politiques, sociaux, raciaux, religieux... le format BD semble plus accessible qu'un gros volume de texte ou qu'un long documentaire... Pour les complexés du
politique ! ;)