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18 juillet 2011 1 18 /07 /juillet /2011 09:24








Jean Guéhenno, Journal des années noires, 5 janvier 1944, Gallimard, 1947.

Difficile d’accrocher aux premiers passages des Nourritures (et des suivants aussi, mais l’habitude aidant, l’exaltation forcée du ton choque moins lorsqu’on avance dans la lecture). On ouvre le livre en lisant qu’il faut se débarrasser des livres, et même si on comprend que par « livres », Gide entend plus vraisemblablement parler de la culture et du savoir en général, cette affirmation d’une indépendance et d’une liberté totales vis-à-vis de la culture laisse à sourire… Gide apparaît aux premiers abords comme un homme rempli de paradoxes. On sent qu’il tente de prendre ses distances avec l’enseignement qu’il a reçu, sans pouvoir toutefois s’empêcher d’y revenir. Au milieu de tout ça, le lecteur est un peu perdu… Lorsque les dix premières pages d’un livre ne cessent de se contredire, faut-il jeter le livre au feu ou essayer d’aller voir plus loin, au moins pour rire un peu ?
Bon, j’ai eu envie de rire…

Tout n’est pas mauvais dans ces Nourritures, et de nombreux passages sauront rappeler au lecteur contemporain (forcément moderne, stressé, et blasé) qu’il faut savoir profiter des choses simples que la Nature peut nous offrir (c’est-à-dire des fruits purs, des fleurs, de la rosée, des jardins, des parcs et même des villes, si elles sont grandes, belles et ensoleillées). Quid des autres productions de la Nature, des inventions pas toujours reluisantes de son rejeton l’être humain ? Car la Nature, si on l’entend dans sa définition la plus étendue, regroupe également des éléments qui déplairaient certainement à Gide, qui n’entend dans ce terme-là que les productions simples et bêtes qui sortent de la terre.

Certains passages sont très mignons :

« Et notre vie aura été devant nous comme ce verre plein d’eau glacée, ce verre humide que tiennent les mains d’un fiévreux, qui veut boire, et qui boit tout d’un trait sachant bien qu’il devrait attendre, mais ne pouvant pas repousser ce verre délicieux à ses lèvres, tant est fraîche cette eau, tant l’altère la cuisson de la fièvre. »


Ils donnent envie de voir la vie de la même manière que Gide. Mais il y a quand même quelque chose qui cloche… Un doute pointe dans l’esprit du lecteur : faut-il faire un immense effort de concentration pour que chaque instant de l’existence ait l’air aussi exaltant que pour Gide, ou faut-il consommer les mêmes substances hallucinogènes que lui ? Rien d’inné là-dedans en tout cas.
La vie est-elle vraiment si belle qu’il faille faire tant d’efforts pour arriver à la percevoir de cette façon ? Il y a forcément quelque chose qui cloche s’il faut mobiliser toute son attention et sa concentration pour trouver que ce qui nous entoure est une porte d’accès direct au bonheur. Comme si personne n’avait déjà essayé. Si c’était aussi simple, ça se saurait non ?

Si Gide, comme il le clame lui-même, méprise autant la culture, l’éducation, les travaux intellectuels, si la vie –presque sauvage, dans le dénuement le plus complet- telle qu’il la décrit, peut très bien se passer de toutes ces inventions humaines, pourquoi y revient-il donc, à travers l’écriture par exemple ? Il y a de la mauvaise foi là-dedans…

Je ne critique pas la recherche assidue des plaisirs de Gide. Après tout, chacun fait comme il peut pour être heureux et trouver un semblant de sens à sa vie. Mais stigmatiser, comme il le fait, ceux qui ne se donnent pas la peine de trouver en chaque instant de leur vie une joie à consommer, c’est faire preuve d’une prétention difficilement égalable. Quid du commun des mortels, de tous ceux qui, contrairement à lui, n’ont pas eu la chance de pouvoir s’évader dans des pays lointains ? Car lorsque Gide nous parle de bonheur et d’émerveillement, jamais il ne se situe ailleurs que dans les lieux les plus idylliques de notre planète, faisant la liste de tous les sites qu’il a visités à l’instar d’un gamin tout fier de sa collection de cartes Pokémon.

Mais enfin, Gide n’est pas non plus un gentil bisounours sur toute la longueur des Nourritures. Il faut avouer que parfois il s’énerve, car le bonhomme n’aime pas tout ce qui « empêche l’homme d’être lui-même » (paradoxe encore jamais résolu).

« Au soir, je regardais dans d’inconnus villages les foyers, las de travail ; les enfants revenaient de l’école. La porte de la maison s’entrouvrait un instant sur un accueil de lumière, de chaleur et de rire, et puis se refermait pour la nuit. Rien de toutes les choses vagabondes n’y pouvait plus rentrer, du vent grollant du dehors –Familles, je vous hais ! foyers clos ; portes refermées ; possessions jalouses du bonheur.-«

Le bonheur se trouve n’importe où, nous dit Gide, mais voilà une chose qui fait exception, et pas des moindres : l’attachement en fait partie. Enfin, peu importe ce que dit Gide, puisqu’il nous conseille lui-même de ne pas l’écouter et de jeter ce livre après lecture. C’est peut-être la meilleure idée qu’il n’ait jamais eue…


(et comme je suis pas tout à fait méchante non plus, de beaux passages qui m’ont tout de même plus. Ils n’impliquent personne d’autre que Gide, mais chacun peut y retrouver du sien…)

« J’enrageais de la fuite des heures. La nécessité de l’option me fut toujours intolérable ; choisir m’apparaissait non tant élire, que repousser ce que je n’élisais pas. Je comprenais épouvantablement l’étroitesse des heures, et que le temps n’a qu’une dimension ; c’était une ligne que j’eusse souhaitée spacieuse, et mes désirs en y courant empiétaient nécessairement l’un sur l’autre. Je ne faisais jamais que ceci ou que cela. Si je faisais ceci, cela m’en devenait aussitôt regrettable, et je restais souvent sans plus oser rien faire, éperdument et comme les bras toujours ouverts, de peur, si je les refermais pour la prise, de n’avoir saisi qu’une chose. L’erreur de ma vie fut dès lors de ne continuer longtemps aucune étude, pour n’avoir su prendre mon parti de renoncer à beaucoup d’autres. »

« Nos actes s’attachent à nous comme sa lueur au phosphore ; ils font notre splendeur, il est vrai, mais ce n’est que notre usure. »

Citation:
« La jeunesse intellectuelle française devra guérir du gidisme pour retrouver le mouvement de l'histoire. Comprendra-t-elle qu'être jeune à la manière de Ménalque ou de Nathanaël, c'est être terriblement vieux ? Cette quête des plaisirs, cette jouissance minutieuse et appliquée suppose des rentes, un patrimoine, dénoncerait la fin d'une race. »

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Published by Colimasson - dans Livre
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