Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
15 avril 2012 7 15 /04 /avril /2012 15:17




Le film part d’une longue filiation puisqu’il s’inspire d’un ouvrage publié par Serge Halimi en 1997, Les nouveaux chiens de garde, lui-même convoqué par le texte des Chiens de garde publié par Paul Nizan en 1932. Sans chercher à résumer toute la densité de ces deux ouvrages en 1h40 de vidéo, Gilles Balbastre et Yannick Kergoat tiennent toutefois à rappeler les quatre piliers fondamentaux de l’analyse de Serge Halimi. 

La base de l’analyse se fonde en premier lieu sur la dénonciation du journalisme de révérence qui fait exister des accointances entre certains journalistes et hommes politiques. Une fois ce constat posé, le film poursuit en abordant la toute-puissance des grands groupes industriels et financiers qui dirigent le grand jeu médiatique en investissant dans un nombre important de quotidiens nationaux français ou en s’exprimant sous couvert d’ « experts » dans les débats animés des chaînes télévisuelles. De fait, l’information devient une marchandise. Cette réalité, qui n’a peut-être jamais été démentie depuis que l’information et sa diffusion existent, prend toutefois aujourd’hui une ampleur qu’il importe de souligner lorsque l’évidence même est niée par la connivence qui existe entre journalistes, hommes politiques et industriels. Se mettant en jeu, face aux spectateurs, dans des scènes d’opposition frelatées, ils entretiennent l’illusion d’un système qui prône l’indépendance, l’objectivité et le pluralisme. Malheureusement, ce sont des notions que le monde de l’information peine à mettre en pratique.

 


Inspiré du livre de Paul Nizan qui dénonçait, en 1932, les philosophes et les écrivains de son époque, gardiens de l’ordre établis sous couvert de neutralité intellectuelle, Les nouveaux chiens de garde propose une critique similaire mais actualisée à l’aune du 21e siècle. Ici, les écrivains et philosophes sont remplacés par la horde des journalistes, éditorialistes, experts médiatiques et consorts qui ont pour seule devise la persistance de leur sphère de privilèges. Les techniques mises en jeu sont la propagation d’informations stéréotypées, la prédominance du fait divers (« le fait divers fait diversion », Pierre Bourdieu), les « experts » affiliés à de grands groupes industriels, les affrontements factices et les renvois d’ascenseur. 



En 1h40, le film présente ses arguments avec force exemples livrés sous forme de montages ou d’extraits télévisuels. Pour que le format reste digeste, il a fallu opérer une sélection. Les extraits proviennent de sources multiples : ainsi, le montage des débats télévisés sur LCI entre Luc Ferry et Jacques Julliard a été fourni par des professeurs de français et d’histoire-géo qui ont scrupuleusement enregistré et analysé les dialogues entre les deux intervenants. D’une manière plus générale, les sources de Balbastre et de Kergoat puisent essentiellement dans ce qu’ils nomment la « famille intellectuelle », en opposition à la « famille de classes », « d’intérêts de classes », de « protection d’un groupe social ». On pourrait dire que derrière ces qualifications, la manipulation éclate une nouvelle fois. On ne pourra toutefois pas contester la différence établie entre ces deux familles : d’un côté, les idées sont vivantes et évoluent au gré des réflexions de ses membres ; de l’autre, les idées sont figées et prises dans des conflits d’intérêts qui enlisent le dialogue et la réflexion. Surtout, en restant sur un mode sardonique, Les nouveaux chiens de garde, bien qu’il dénonce assidûment, ne se prétend pas détenteur d’une vérité absolue qui échappe aux victimes des grands manitous du monde médiatique. Plus que des certitudes, le film permet au spectateur de s’interroger : est-ce normal que l’épouse d’un ministre en exercice soit nommée par le Président de la République à la tête de l’audiovisuel extérieur français ? pourquoi les journalistes font-ils ménage avec des entreprises privées ? quelles répercussions cela entraîne-t-il sur leur manière d’exercer leur profession ? pourquoi invite-t-on toujours les mêmes experts pour animer les débats ? quels atouts possèdent leurs points de vue, et pourquoi accaparent-ils de la sorte l’espace médiatique ? A travers la dénonciation de tous les travers qui régissent actuellement le monde médiatique, ce film pousse le spectateur à plus de vigilance. La preuve qu’il touche à son but ? Une fois terminé, le spectateur n’a plus qu’une envie : se renseigner sur l’identité des réalisateurs du film et mener une enquête plus approfondie sur leur identité afin de découvrir si, par hasard, ceux-ci n’entretiendraient pas eux aussi des relations privilégiées avec des entreprises privées…

Face à ce film, la réaction des grands quotidiens a été malaisée. Silence total pour Le Figaro… Le MondeL’Express ou encore le Nouvel Obs s’avancent prudemment, saluant tout d’abord le film pour ses bonnes intentions, mais nuançant leur jugement en l’accusant de simplisme ou en regrettant que l’engagement de ses réalisateurs en fassent un film au parti pris. Face à ces accusations de simplisme, elles-mêmes d’une simplicité écrasante, Paul Nizan aurait sans doute répondu : "Les bourgeois installés aux postes du commandement spirituel répètent que la grossièreté des divisions est un péché contre l'esprit, et condamnent enfin à l'invalidation toutes les pensées qu'on forme ou qu'on conclut en partant de ces divisions vulgaires" (Les chiens de garde).

Pour un aperçu :

Critique de l’Express

Critique du Monde
Et la réponse de l’Acrimed à cette critique du Monde

Le site du film


En lançant des accusations stériles aux qualités d’un film qui s’attaque aux grands rouages d’un système bien installé, ces quotidiens ne font que démontrer leur malaise et leur impartialité, et ce d’autant plus que les reproches qu’ils lui adressent ne viennent habituellement pas les perturber lorsqu’il s’agit de commenter des films plus anodins.



Fi des qualités et des défauts des Nouveaux chiens de garde: ne serait-ce que parce qu’il allume l’esprit critique du spectateur, il s’annonce d’un intérêt salvateur. Permettant de comprendre les étapes qui ont permis aux médias de devenir ce qu’ils sont aujourd’hui, il éclaire sur le passé et l’actualité sans qu’il ne soit permis de douter de son intérêt critique pour les nombreuses années à venir… 


Partager cet article

Repost 0
Published by Colimasson - dans Film
commenter cet article

commentaires

GiZeus 17/05/2012 14:24

Le bouquin était déjà très percutant malgré son austérité. J'ai oublié d'aller voir le film. Je me rattraperai un jour.

Colimasson 18/05/2012 10:03



Et moi je n'ai pas encore eu le temps de lire le bouquin ! Je me rattraperai aussi un jour, j'y compte bien (et je devrais même dire LES bouquins)