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10 novembre 2013 7 10 /11 /novembre /2013 09:33





Peu de choses sont nécessaires pour lancer une nouvelle. Un mot et place à l’imaginaire. Prenons « Lokis » : « Vous savez que dans le roman de Renart l’ours s’appelle damp Brun. Chez les Slaves, on le nomme Michel, Miszka en lithuanien, et ce surnom remplace presque toujours le nom générique, Lokis ».


Prosper Mérimée, à côté de ses charges administratives laissant peu de place à la fantaisie, nourrissait une passion immodérée pour les cultures et les langues slaves. Sans doute, la réputation mystérieuse et fantasmagorique des terres des Carpates lui plaisait le plus et lui permettait d’abandonner pour l’espace de quelques heures son travail quotidien plus rébarbatif. Le mélange de cet attrait pour le fantastique et d’une rigueur plus classique se conjuguent pour donner naissance à cette nouvelle qui ne se laissera pas lire comme une histoire du Petit ours brun. Les récits s’enchâssent parfois sur trois niveaux, laissant d’abord s’exprimer un professeur de langues slaves (un représentant du caractère occidental et rationnel type Mérimée ?) qui raconte à ses auditeurs l’histoire d’un comte lithuanien lui-même peu avare d’anecdotes et de légendes folkloriques. Les différents niveaux de réalité se confondent dans un brouillard d’histoires au sein duquel on peinera à dépêtrer le vrai du faux. Si le professeur ne se laisse pas intimider par les racontars grotesques, fantasmes cannibales et zoophiles de peuples en proie à leur imagination (mais en est-on vraiment sûr ?), il ne pourra nier les agissements parfois étranges de son hôte, son goût pour l’espionnage, ses sautes d’humeur imprévisibles et ses accès de brutalité incontrôlables. La question qui sous-tend l’histoire de Lokis est celle de découvrir la véritable nature du comte. Bien mal armé le professeur rationnel, qui croira pouvoir expliquer le surnaturel du haut de ses quelques pauvres connaissances encyclopédiques.


Prosper Mérimée joue essentiellement sur l’attente pour conduire sa nouvelle jusqu’à son terme. L’ambiance qu’il installe est propice au surgissement du fantastique mais le fantastique en lui-même n’apparaît jamais franchement, comme si Mérimée, partagé entre sa culture occidentale rationnelle et l’esprit plus irrationnel qu’il attribue à la culture slave, n’arrivait lui-même jamais à trancher franchement en faveur d’une tendance plutôt que d’une autre. Le ton légèrement ironique nous laisserait croire que la raison n’attire pas ses faveurs, mais les longues considérations spéculatives nous font pourtant comprendre que Mérimée ne peut se détacher de son éducation tout en théorie. La lecture est laborieuse et ne laisse qu’une minuscule place à l’onirisme et au fantastique. Lokis est surtout un joli petit abrégé folklorique slave –à peine caricatural- à l’usage des occidentaux curieux. Santé !


« Je vois avec douleur […] que nos vieilles coutumes se perdent. Jamais nos pères n’eussent porté ce toast avec des verres de cristal. Nous buvions dans le soulier de la mariée, et même dans sa botte, car de mon temps les dames portaient des bottes en maroquin rouge. »
 





Citation:
« Vous tenez une arme à feu chargée. Votre meilleur ami est là. L’idée vous vient de lui mettre une balle dans la tête. Vous avez la plus grande horreur d’un assassinat, et pourtant vous en avez la pensée. Je crois, messieurs, que si toutes les pensées qui nous viennent en tête dans l’espace d’une heure… je crois que si toutes vos pensées, monsieur le professeur, que je tiens pour un sage, étaient écrites, elles formeraient un volume in-folio peut-être, d’après lequel il n’y a pas un avocat qui ne plaidât avec succès votre interdiction, pas un juge qui ne vous mît en prison ou bien dans une maison de fous. »


*peinturede Theodor Kittelsen: L'ours-roi Valemon

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Published by Colimasson - dans Livre
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