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7 juin 2011 2 07 /06 /juin /2011 09:34



Je n’aurais sans doute jamais tenu ce livre entre mes mains si je n’avais pas vu l’adaptation réalisée par Kubrick. Merci donc Kubrick.

Dans le premier cas, j’avais aimé l’adaptation cinématographique pour le traitement dont elle avait été l’objet et pour la verve des personnages, notamment celle de l’écrivain Quilty. Je ne reviendrais pas sur ce film dont j’ai déjà parlé, mais Quilty y jouait un rôle important et sans lui, le film aurait perdu en saveur.

Dans le livre de Nabokov, très peu de Quilty. On en entend parler, à une ou deux reprises, mais toujours de manière très brève. Pourtant, je n’ai pas trouvé ce manque dommageable. La verve qui était sienne et que j’appréciais tant dans le film se retrouve en effet dans toute l’œuvre que constitue Lolita.
Le style de Nabokov est vraiment particulier. Le vocabulaire est riche, original, les phrases sont longues et parfois complexes, traduisant les déambulations qu’emprunte l’esprit d’Humbert lorsqu’il s’emballe, lorsque sa manie l’envahit et écrase totalement l’homme de raison qu’il essaie d’être au quotidien.

« La voiture s’était à peine immobilisée que Lolita se coula littéralement dans mes bras. Hésitant, n’osant pas me laisser aller –ne me risquant même pas à me dire que cela (cette délicieuse moiteur et ce feu vacillant) était en fait le début de la vie ineffable qu’avec l’assistance efficace du destin j’étais parvenu à engendrer-, n’osant même pas l’embrasser vraiment, j’effleurai ses lèvres brûlantes, ouvrant les miennes avec une piété extrême, buvant à petites gorgées, rien de salace ; mais elle, frétillant d’impatience, pressa sa bouche si fort contre la mienne que je sentis ses grandes dents de devant et partageai le goût de peppermint qui imprégnait sa salive. Je savais, bien sûr, que ce n’était qu’un jeu innocent de sa part, que la pitrerie d’une jouvencelle tentant d’imiter quelque simulacre d’idylle feinte, et comme (ainsi que vous le dire le psychothérapeute, aussi bien d’ailleurs que le violeur psychopathe) les limites et les règles de ces jeux de petite fille sont fluides, ou en tout cas trop puériles et trop subtiles pour que le partenaire adulte les comprenne –j’avais affreusement peur d’aller trop loin et de la voir se raviser en un sursaut de répulsion et d’effroi. »

Comme Kubrick, tout en suggestions, il essaie de confier au lecteur la naturelle réelle de la relation qui le lie à Lolita, et tant pis si ses propos ne sont jamais très clairs. C’est ce qui contribue au mystère et ce qui fonde l’érotisme même de son œuvre. Mais en parlant d’érotisme, rien de folichon dans ce livre. La chair y est même bien triste.

« Tout était prêt maintenant. Les corpuscules de Krause commençaient à entrer dans leur phase de frénésie. La moindre pression allait suffire à donner le branle au paradis tout entier. Je n’étais plus Humbert le Roquet, ce corniaud aux yeux tristes étreignant la botte qui allait bientôt le flanquer dehors. Je ne craignais plus les tribulations du ridicule, les contingences du châtiment. Dans ce sérail de mon cru, j’étais un Turc robuste et radieux, pleinement conscient de sa liberté, différant délibérément le moment de jouir enfin de la plus jeune et de la plus frêle de ses esclaves. Suspendu au bord de cet abîme de volupté (un chef-d’œuvre d’harmonie physiologique comparable à certaines techniques artistiques) je continuais de répéter au hasard certains mots après elle –barmen, alarmante, ma charmante, ma carmen, a-men, aha-ah-men- comme quelqu’un qui cause et rit dans son sommeil, tandis que ma main ravie remontait lentement le long de sa jambe ensoleillée aussi loin que le permettait l’ombre de la décence. »

Au-delà de cette histoire d’amour univoque et très peu conventionnelle, Nabokov nous permet de réfléchir à ce que nos sociétés considèrent habituellement comme étant le bien ou le mal, et nous ouvre au point de vue très particulier de ce qu’on pourrait appeler « un pédophile » (mais ici, le terme convient-il vraiment à Humbert ? Atteint-il vraiment la pédophilie, puisqu’il essaie de préserver la virginité de Lolita, ou la dépasse-t-il au contraire, puisqu’il envahit sa vie, la poussant même jusqu’à la fugue comme dernier échappatoire ?).
Nabokov nous permet d’entrer dans toute la complexité d’une psychologie. Tout ce que l’on considère comme bassement animal peut également s’accompagner d’une érudition rare. On pourrait presque croire que Nabokov est du côté de son personnage, mais les derniers chapitres, d’une lucidité et d’une cruauté frappantes, nous laissent réviser notre jugement.

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Published by Colimasson - dans Livre
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