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12 septembre 2013 4 12 /09 /septembre /2013 12:22



Les petites phrases « courantes » relevées par Philippe Delerm sont les suivantes : « il a refait sa vie » ; « y a un peu plus, je laisse ? » ; « n’oubliez pas d’éteindre vos portables », « j’ai moins huit su’l’plateau » ; « je préfère Trouville à Deauville » ; « je vais prendre les matchs un par un » ; « que son frère » ; « v’là l’bord d’la nuit qui vient » ; « c’est maintenant qu’il faut en profiter »


Dans ce palmarès représentatif, on notera déjà que la plupart des petites phrases que Philippe Delerm a choisi d’analyser sont d’une extraction douteuse et ne relèvent absolument pas du langage courant de la majorité. Ainsi, on découvre souvent des chapitres dont le seul titre suffit à nous déstabiliser. « Je vais prendre les matchs un par un » : comment ? Qui a jamais prononcé cette phrase ? Si le but de l’entreprise était de passer au crible le comportement de ces personnes méticuleuses et organisées jusque dans l’organisation de loisirs aussi triviaux que le sport devant la télé, la démarche pour l’atteindre est tellement artificielle qu’elle biaise d’emblée l’intention. Philippe Delerm avance avec ses gros sabots et tape bien fort des pieds pour qu’on l’entende venir de loin. Lorsqu’il approche, il continue à se faire remarquer en défonçant des portes déjà grandes ouvertes.


Parmi les petites phrases socialement révélatrices, Philippe Delerm nous fait le coup du « n’oubliez pas d’éteindre vos portables » dans une lutte déjà surannée et inutile contre l’envahissement de l’homme par la technologie. Puisque tout a déjà été dit et écrit, on aurait aimé qu’une variation originale sur ce sujet qui ne l’est pas nous soit proposée. Mais non : Philippe Delerm nous sert le même air faussement apitoyé et désolé que les autres contempteurs du téléphone, ceux-là mêmes qui décrochent toujours avant la troisième sonnerie. C’est qu’il ne faudrait pas être trop surprenant… pas trop dérangeant… et faire plaisir à tout le monde, même aux vieux crasseux de la cambrousse. Quand Philippe Delerm s’adresse à cette catégorie de son lectorat, on le remarque tout de suite : aussitôt s’insèrent entre les mots des apostrophes censées traduire un langage parlé typique –« qui sent bon le sud »-, qui respire surtout le peuple, celui des vieux détenteurs de la tradition ou des fidèles artisans levés à l’aube. A la boulangerie : « j’ai moins huit su’l’plateau » -ne cherchez pas à comprendre le sens de cette déclaration avant d’avoir lu le développement édifiant qui l’accompagne. Plus terrorisant encore : « v’là l’bord d’la nuit qui vient » : Philippe, que cherches-tu à nous dire ? qu’essaies-tu de nous faire comprendre ? est-ce qu’on doit rire ? ça marche pas…


La couverture de ce livre devrait spécifier que l’intention de Philippe Delerm n’est pas de nous faire connaître le dessous affriolant des petites phrases mais plutôt de créer des variations personnelles (peu originales) autour de petites phrases qu’il est souvent le seul à avoir l’honneur d’entendre. Ces variations ne cherchent jamais à communiquer des informations ou à révéler les pensées authentiques d’un auteur mais à approcher le plus possible ce qu’il croit être l’opinion populaire. Malheureusement, Philippe Delerm est loin du peuple. Lorsqu’il s’en approche, ça empeste l’hypocrisie, la sympathie exagérée et la tendresse apitoyée. Qu’ils sont braves ces ducons qui regardent la télé (« tiens, l’autre jour j’ai regardé l’imitateur, vous savez, le nouveau ») ou ces bouchers monomaniaques qui devraient ne rien faire d’autre de leur journée que de couper du steak (« Je dirais la même chose de mon boucher, qui a pris sa retraite, et que je croise quelquefois, étonnamment taciturne, lui qui savait distiller des petites phrases d’une sagesse liée au découpage de la bavette ou de l’entrecôte »). Philippe, de qui te moques-tu ? est-ce que ça t’amuse seulement ? En fait, ta grand-mère n’avait sans doute pas les mêmes…

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Published by Colimasson - dans Livre
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