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24 août 2011 3 24 /08 /août /2011 09:27



Si Flaubert avait vécu à notre époque, se serait-il acharné à démontrer les vices que produit la télévision dans le cerveau des jeunes demoiselles, comme il a voulu montrer, dans Madame Bovary, les dommages que pouvait provoquer la lecture de romans à l’eau de rose lors de la formation des jeunes filles au couvent ? Cette idée ne me semble pas impossible, et aujourd’hui, à l’heure on la majorité se désole de voir les petites têtes du monde entier se tourner plus rapidement vers un écran de télévision qu’au-dessus des pages d’un bouquin, le point de vue de Flaubert sur la perversion engendrée par la lecture apporte un point de vue intéressant sur les bienfaits et les méfaits de la culture.

Heureusement, Madame Bovary ne se limite pas seulement à cette réflexion intéressante. Peut-être même Flaubert n’avait-il jamais voulu étayer une quelconque théorie sur la culture, car la totalité de ses personnages, qu’ils soient issus de la plus haute caste intellectuelle ou de la plus longue lignée de paysans, n’échappe pas à son mépris le plus glacial, à ses remarques les plus acides, à son humour le plus féroce ! Et c’est cette haine de l’humanité, qui se dessine petit à petit entre les phrases travaillées et raffinées de Flaubert, qui donne son aspect le plus jubilatoire à Madame Bovary.

Rien ni personne n’est épargné dans ce roman. Flaubert disait être cette Emma, pauvre fille sans cesse déçue par les espoirs qu’elle portait en la vie, et cette affirmation ne me surprend pas. La psychologie de Madame Bovary est passée au peigne fin, démontée rouage après rouage. Alors qu’elle se dessinait vaguement, dans les premiers chapitres, comme une jeune fille de paysans légèrement tournée vers la vie intellectuelle et artistique, on la découvre de plus en plus complexe, hésitante, incohérente voire tordue. Quiconque ne se reconnaîtrait pas une fois dans les pensées d’Emma serait sans doute beaucoup moins humain qu’elle, ou peut-être moins honnête.
Et c’est là où le réalisme de Flaubert devient magique : il brosse sous ses yeux le portrait d’une femme, d’une famille, d’un village… de petites confréries qui deviennent universelles par la finesse des descriptions qu’il en fait.

Sur un ton en apparence posé et cordial, Flaubert a écrit, avec Madame Bovary, un roman d’une cruauté réjouissante !



Le Mariage, d'Alfred de Richemont

Des passages de Madame Bovary parmi les plus glaçants. L’humour féroce côtoie toujours la haine que Flaubert semble porter contre chaque membre de l’humanité…

« La conversation de Charles était plate comme un trottoir de rue, et les idées de tout le monde y défilaient, dans leur costume ordinaire, sans exciter d’émotion, de rire ou de rêverie. Il n’avait jamais été curieux, disait-il, pendant qu’il habitait Rouen, d’aller voir au théâtre les acteurs de Paris. Il ne savait ni nager, ni faire des armes, ni tirer le pistolet, et il ne put, un jour, lui expliquer un terme d’équitation qu’elle avait rencontré dans un roman.
Un homme, au contraire, ne devait-il pas tout connaître, exceller en des activités multiples, vous initier aux énergies de la passion, aux raffinements de la vie, à tous les mystères ? Mais il n’enseignait rien, celui-là, ne savait rien, ne souhaitait rien. Il la croyait heureuse ; et elle lui en voulait de ce calme si bien assis, de cette pesanteur sereine, du bonheur même qu’elle lui donnait. »

« […] les appétits de la chair, les convoitises d’argent et les mélancolies de la passion, tout se confondit dans une même souffrance ; -et, au lieu d’en détourner sa pensée, elle l’y attachait davantage, s’excitant à la douleur et en cherchant partout les occasions. Elle s’irritait d’un plat mal servi ou d’une porte entrebâillée, gémissait du velours qu’elle n’avait pas, du bonheur qui lui manquait, de ses rêves trop hauts, de sa maison trop étroite. »

« Quel bonheur dans ce temps-là ! quelle liberté ! quel espoir ! quelle abondance d’illusions ! Il n’en restait plus maintenant ! Elle en avait dépensé à toutes les aventures de son âme, par toutes les conditions successives, dans la virginité, dans le mariage et dans l’amour ; -les perdant ainsi continuellement le long de sa vie, comme un voyageur qui laisse quelque chose de sa richesse à toutes les auberges de la route. »

« Tout en lui l’irritait maintenant, sa figure, son costume, ce qu’il ne disait pas, sa personne entière, son existence enfin. Elle se repentait, comme d’un crime, de sa vertu passée, et ce qui en restait encore s’écroulait sous les coups furieux de son orgueil. Elle se délectait dans toutes les ironies mauvaises de l’adultère triomphant. Le souvenir de son amant revenait à elle avec des attractions vertigineuses ; elle y jetait son âme, emportée vers cette image par un enthousiasme nouveau ; et Charles lui semblait aussi détaché de sa vie, aussi absent pour toujours, aussi impossible et anéanti, que s’il allait mourir et qu’il eût agonisé sous ses yeux. »


Portrait de Flaubert par Eugène Giraud

Des extraits de la correspondance de Flaubert à propos de Madame Bovary :


« J'ai la gorge éraillée d'avoir crié tout ce soir en écrivant, selon ma coutume exagérée. - Qu'on ne dise pas que je ne fais point d'exercice, je me démène tellement dans certains moments que ça me vaut bien, quand je me couche, deux ou trois lieues faites à pied. »

A Louise Colet. 26 avril 1853.

« Mais ce livre, quelque bien réussi qu'il puisse être, ne me plaira jamais. Maintenant que je le comprends bien dans tout son ensemble, il me dégoûte. »

A Louise Colet. 25 octobre 1853.

« N'importe, bien ou mal, c'est une délicieuse chose que d'écrire ! que de ne plus être soi, mais de circuler dans toute la création dont on parle. Aujourd'hui, par exemple, homme et femme tout ensemble, amant et maîtresse à la fois, je me suis promené à cheval dans une forêt, par un après-midi d'automne, sous des feuilles jaunes, et j'étais les chevaux, les feuilles, le vent, les paroles qu'ils se disaient et le soleil rouge qui faisait s'entrefermer leurs paupières noyées d'amour. »
A Louise Colet. 23 décembre 1853.

« Jusqu'à présent j'avais à peindre des états tristes, des pensées amères. J'en suis maintenant à un passage joyeux. J'échoue. Les cordes lamentables me sont faciles. Mais je ne peux pas m'imaginer le bonheur, et je reste là devant, froid comme un marbre et bête comme une bûche. »
A Louise Colet. 3 février 1854.

« On me croit épris du réel, tandis que je l'exècre. C'est en haine du réalisme que j'ai entrepris ce roman. Mais je n'en déteste pas moins la fausse idéalité, dont nous sommes bernés par le temps qui court. »
A Edma Roger des Genettes. 30 octobre 1856.


Flaubert disséquant Emma Bovary.



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commentaires

Eve-Yeshe 13/04/2014 16:17

j'adore cette critique et la théorie (parallèle entre influence de la lecture fleur bleue de l'époque et la télé de nos jours notamment la téléréalité) me plait beaucoup....
les extraits me plaisent, et la correspondance de Flaubert à propos du livre également.
bref j'avais envie de le relire ça me donne encore plus envie. j'aimerais beaucoup participer à un challenge XIXe siècle, mais il faut du temps et ma PAL déborde tellement d'auteurs actuels!!!!!

Lili Galipette 25/08/2011 10:28


Un des romans que je relis le plus ! Très beau billet, bravo ! :)