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21 janvier 2014 2 21 /01 /janvier /2014 12:55

 







Marcovaldo assoupit. C'est un personnage aussi insignifiant que la plupart d'entre nous. Comme la majorité des hommes qui subissent leur vie, qui croient choisir leur parcours avant de se rendre compte qu'ils ont été victimes de leur précipitation ou de leur ignorance, il se retrouve marié à une femme acariâtre et volcanique, père d'une ribambelle d'enfants qui dévorent son énergie sans pitié aucune. Il travaille pour gagner sa vie, sans autre ambition, et ramène au foyer une paie qui sustente à peine les besoins des gamins et de l'épouse. Pas de quoi être fier -Marcovaldo se rabaisse à la moindre occasion, lorsque ce ne sont pas les siens qui le diminuent d'une pique innocente. Pas de quoi être aimable -cela fait longtemps que Marcovaldo n'a plus été proche ni de sa femme, ni de ses enfants, ni de n'importe quel autre humain. Pas de quoi être grand -Marcovaldo a toujours été un microbe et il le restera jusqu'à la fin de ses jours. Marcovaldo pourrait ne pas exister : jusque dans l'écriture, il se contente de relater des faits insignifiants en usant d'un langage à la platitude monolithique. Et pourtant, Marcovaldo se donne le droit d'exister.


Ce droit se manifeste visuellement à travers le découpage du livre en plusieurs chapitres. Marcovaldo extraie de son quotidien quelques scènes qu'il classe chronologiquement. On retrouve la minutie des lecteurs d'almanachs : ce n'est pas la date exacte qui intéresse Marcovaldo mais la temporalité saisonnière : été, automne, hiver, printemps, on recommence. Cette succession véhicule déjà une certaine conception cyclique de l'existence frappée par la répétition du même, ne présentant aucun relief à sa surface. 


Marcovaldo devrait être anéanti par son impuissance. Nous-mêmes le sommes d'ailleurs lors de la première rencontre. Mais Marcovaldo se fiche de vouloir être bon ou grand. Il se contente de vivre, même si cela n'a aucun sens. Et parce qu'il n'attend rien, il trouve beaucoup. En se rendant en ville, il découvre que des champignons ont poussé près de son arrêt de bus ; sa pause déjeuner est métamorphosée par l'usage d'une gamelle en plastique ; ses soirées familiales prennent une tournure fantasmagorique lorsque le pouvoir de la Lune entre en lutte contre le pouvoir lumineux des panneaux publicitaires ; et il ne faut rien de plus qu'une sortie au supermarché pour découvrir l'existence de lois officieuses que le monde ordinaire ne déclame pas. Il faut avouer que la plupart de ces historiettes ont une saveur négligeable. Elles captent si peu l'attention qu'elles laissent le lecteur libre de vagabonder à son gré dans son propre et quelconque intérieur. Pour quelques-unes d'entre elles, pourtant, la transcendance opère : Marcovaldo devient l'initiateur d'une alchimie  qui transforme la banalité en poésie surréaliste, particulièrement lorsqu'il donne la parole et le geste aux animaux et aux végétaux. Qu'il s'agisse d'un chat, d'un lapin ou d'une plante, Marcovaldo parvient à les rendre plus humains que son entourage de bipèdes -peut-être parce qu'il tient d'ailleurs davantage de la faune que de l'humanité. 


Marcovaldo représente à la fois la confirmation et la négation du surhomme : en ne cherchant pas à l'être, il le devient parfois, malgré lui ou du fait de son détachement même. Malheureusement, on doit reconnaître que Marcovaldo atteint trop souvent son objectif d'invisibilité, redevenant ainsi le petit avorton que nous essayons tous de répudier.





Citation :
La plante - on l'appelait simplement ainsi comme si tout autre nom plus précis eût été inutile en un milieu où elle représentait à elle seule le règne végétal -, la plante avait une telle importance dans la vie de Marcovaldo qu'elle occupait ses pensées à toute heure du jour et de la nuit. L'air dont il scrutait le ciel pour observer les nuages n'était plus celui du citadin qui sedemande s'il doit ou non prendre son parapluie, mais bien celui du paysan qui guette de jour en jour la fin de la sécheresse. Et dès que, levant le nez de son travail, il apercevait en contre-jour, par la petite fenêtre du magasin, le rideau de pluie qui avait commencé de tomber silencieuse et drue, il lâchait tout, courait à la plante, prenait le pot dans ses bras et le déposait dehors dans la cour.
(...) Ils demeuraient là dans la cour, l'homme et la plante, l'un en face de l'autre. L'homme éprouvant presque des sensations de plante sous la pluie ; la plante - déshabituée du plein air et des phénomènes de la nature -, stupéfaite presque autant qu'un homme qui se trouve brusquement mouillé de la tête aux pieds, avec ses vêtements trempés.





Citation :
Le plaisir qu'on tire de ce récipient rond et plat qu'on nomme « gamelle », c'est d'abord qu'il se dévisse. Déjà, le fait d'en dévisser le couvercle vous met l'eau à la bouche, surtout quand on ne sait pas encore ce qu'elle contient parce que, par exemple, c'est votre femme qui vous la prépare chaque matin. Une fois qu'on en a ôté le couvercle, on voit le manger qui s'y trouve : des saucisses aux lentilles, ou des œufs durs avec des betteraves, ou bien encore de la polenta avec de la morue, tout cela bien rangé dans cette aire circulaire comme le sont, sur la mappemonde, les continents et les mers. Et même s'il n'y a pas grand-chose, on a cependant l'impression que c'est substantiel et compact. Une fois dévissé, le couvercle sert d'assiette, si bien qu'on a alors deux récipients et qu'on peut trier le contenu de la gamelle.


*images trouvées sur ce site

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Published by Colimasson - dans Livre
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