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5 décembre 2012 3 05 /12 /décembre /2012 14:43






On pourrait se contenter de la vision du lait réduit à la brique Tetra Pak qu’on ouvre le matin au petit-déjeuner pour verser sur les céréales et remballer au réfrigérateur pour toute la journée, jusqu’au lendemain matin. Mais se serait sous-estimer l’importance que cet aliment prend dans la plupart des cultures et des civilisations de la planète, bien souvent sans que nous n’en ayons conscience. Parce qu’un aliment n’est pas constitué uniquement de ses propriétés nutritionnelles ou de ses utilisations dans le domaine culinaire, la collection Autrement propose dans cet ouvrage collectif de s’attarder sur des aspects mésestimés du lait.


D’où nous vient la symbolique d’abondance et de prodigalité souvent liée à cet aliment ? La réponse pourrait se trouver dans les premiers textes religieux qui n’hésitent pas à manier la métaphore laiteuse à outrance. La richesse n’y est pas seulement nutritive, elle est aussi spirituelle :


« L’ésotérisme islamique a fait du lait le symbole de l’initiation à la vie spirituelle : un hadith, rapporté par Ibn Omar, assure que le Prophète aurait déclaré que celui qui rêve de lait rêve de la Connaissance absolue. »


Et ceci ne concerne pas uniquement les cultures principales constituées par le christianisme ou l’islam : d’autres contributions du livre nous permettent de découvrir le lait comme principe sacrificiel de l’hindouisme et comme monnaie d’échange économique parmi les peuples éleveurs d’Afrique. Ce sera l’occasion de considérer le lait sous des angles différents, ainsi que nous le montre cette conception de semence divine que s’en fait l’hindouisme :


« Sa semence devint le lait qui est dans la vache ; c’est pourquoi le lait est cuit bien que la vache soit crue : il n’est autre en effet que la semence d’Agni. Et, donc, que la vache soit noire ou rousse, il est blanc comme le feu, étant la semence d’Agni. C’est pourquoi le lait fraîchement trait est chaud, étant la semence d’Agni. »

Shatapatha Brâhmana


Est-ce l’origine longtemps demeurée mystérieuse du lait qui a développé un tel foisonnement de considérations, toutes plus originales et imaginatives les unes que les autres ? Si, pour nous, sa nature et son origine ne font plus l’objet d’aucun doute, il faut nous remettre dans le contexte de cultures moins savantes que nous à ce sujet. Le lait sort des pis, mais dans quelle partie de l’animal est-il engendré ? Pourquoi ne concerne-t-il que certains organismes ? D’autres interrogations se sont peut-être également formées autour des modifications qui altèrent le lait très rapidement, sitôt extrait du pis. Mal préservé, il tourne rapidement et ses qualités de prodigalité peuvent virer à l’empoisonnement microbien.
Si nous ne nous rapportons désormais plus qu’à notre civilisation européenne occidentale, cette difficulté de la conservation du lait explique les variations de sa consommation au fil des siècles. Ce qui est inaccessible est souvent vilipendé, et le lait résume parfaitement ce concept. Disponible uniquement pour les éleveurs, qui pouvaient consommer le lait immédiatement après traite, les autres catégories de population n’hésitaient pas à rejeter cet aliment, et on pourra être surpris de découvrir la somme des fantasmes noirs qui s’élaborent autour du lait –ainsi que le prouve de manière éloquente cet article de L’Encyclopédie :


« Le lait fournit à des nations entières, principalement aux habitants des montagnes, la nourriture ordinaire, journalière, fondamentale. Les hommes de ces contrées sont gras, lourds, stupides ou du moins graves, sérieux, pensifs, sombres. Il n’est pas douteux que l’usage habituel du lait ne soit une des causes de cette constitution populaire. La gaîté, l’air leste, la légèreté, les mouvements aisés, vifs et vigoureux des peuples qui boivent habituellement du vin en est le contraste le plus frappant. »



Mais il suffit parfois de peu de choses pour ébranler des convictions… On apprendra par exemple que, dans le domaine religieux, le passage des produits laitiers de la catégorie des « aliments gras » aux « aliments maigres » -consommables lors des jours maigres qui constituent alors le tiers d’une année- permettra de faire naître un engouement plus certain, allant même jusqu’à expliquer la montée de la Réforme protestante dans certaines régions où le changement de catégorie n’avait pas été effectué. Les découvertes culinaires modifieront peu à peu les goûts de la population et le passage du Moyen Âge aux Temps Modernes s’accompagnera d’une prédominance des goûts pour l’aigre à une affinité croissante pour l’onctueux et le crémeux.
Sautant des siècles, nous entrons dans la période contemporaine marquée par l’industrialisation. Prégnante dans tous les domaines, elle n’épargne pas le lait et ses dérivés et explique la dernière phase –la plus importante- d’habilitation du produit dans le quotidien des populations occidentales. Petit à petit, le lait a été rendu disponible pour les habitants des villes : d’abord grâce aux progrès des transports, puis grâce aux procédés de pasteurisation, de stérilisation et enfin grâce à la technique UHT. En ces temps de sciences et de techniques, on pourrait croire que le lait perdrait ses caractéristiques symboliques. Pas du tout. Si elles ont changé de nature, elles sont tout aussi puissantes et jouent désormais sur l’opposition nature/technique. Autour du lait cru et du lait UHT s’opposent des visions du monde différentes qui extrapolent souvent à des domaines bien plus vastes que le lait en lui-même…




Mais en disant tout cela, nous n’avons encore rien dit. Qu’en est-il des qualités nutritionnelles de ce lait moderne ? Les adjonctions de minéraux et de vitamines, le retrait des graisses, le « lait de croissance » et autres « laits sans lactose », produits de l’industrie agro-alimentaire, sont-ils des laits dégénérés ou disposent-ils de vertus qu’il faudrait considérer sans a priori ?


Les autres contributions de cet ouvrage n’oublient pas de considérer le lait dans ses aspects économiques, étudiant le déséquilibre qui caractérise les « pays du Nord » et les « pays du Sud » en termes de consommation et de production. A la clé, quelques chiffres éloquents :


« Dans le monde, le contraste entre le Nord, ensemble de pays développés, et le Sud, ensemble des pays en développement, est bien illustré par la situation des ressources en 1991, en kilo de lait par habitant et par an : 294 kg, dont 289 kg de lait de vache, au nord, contre 38 kg, dont 25 kg de lait de vache, au sud. Ce, autour d’une moyenne mondiale de 98 kg, dont 86 kg de lait de vache.
Au nord, concernant le lait de vache (qui fournit 88% du total), 23% de la population mondiale détiennent 78% de la ressource. La disparité est légèrement atténuée pour le lait total du fait que le Nord ne produit que 10% du lait mondial des autres espèces de mammifères soumises régulièrement à la traite (bufflonne, brebis, chèvre). »



Et puisque le lait est, avant tout, une substance naturellement produite par les mammifères femelles (on tendrait presque à l’oublier), Mémoires lactées évoque les rapports des femmes avec l’allaitement et le rapport des femmes allaitantes avec le reste du monde.


Cette lecture est enrichissante à tous les niveaux, tant à celui des apprentissages qu’elle génère sur le lait en lui-même qu’à celui de l’influence de la symbolique que nous subissons depuis toujours, sans en être véritablement conscients. Si nous devions effectuer une psychanalyse de la civilisation mondiale, le lait en constituerait un symbole fort, chargé de conceptions nombreuses et variées qui influent inconsciemment sur la plupart des comportements dans l’histoire. Dans la marche globale de la civilisation, on comprend que tout est lié : niveau de développement de la technique, connaissances médicales, empreinte des comportements religieux, place de la femme dans la société, environnement culturel, préoccupations hygiéniques, disponibilité économique, vision du corps… Dans une boucle autorégulée, chacun de ces domaines s’influence mutuellement et, de l’influence qu’il produit, il est à son tour influencé dans une ronde qui se matérialise autour d’un symbole –ici le lait.


« Manger, comme boire, c’est répondre à des besoins de fonctionnement et de réparation signalés par la faim et la soif mais c’est également satisfaire au désir, à l’anticipation du plaisir, à l’imaginaire, à l’abstrait. Motivations complexes, différentes et simultanées, biochimiques, psycho-sensorielles et symboliques. »



Avec cet ouvrage, et en choisissant de s’attarder sur des faits de société ou des éléments apparemment anodins de notre quotidien, la collection Autrement permet de prendre conscience de la richesse symbolique dans laquelle nous vivons.

Le lait et les expressions du langage :

Citation:
« Et la Voie lactée, notre galaxie ? (de gala, lait en grec, comme chacun sait). Et les laits de beauté, la laitance des mâles, les champignons lactaires et autres choses laiteuses ? Ne seraient-ils que détails face aux dents de lait, parentés de lait, cochons de lait et à ces pauvres vaches à lait (pas les laitières, mais les contribuables surtaxés) ? Et que dire de tous ces laits qui n’en sont pas : lait d’amande, lait de poule… jusqu’au lait vierge des alchimistes. Il y a dans ces quelques mots et expressions « galactophiles » de quoi boire du petit-lait pour ceux qui furent « nourris au lait sacré des antiques doctrines » (André Chénier), comme pour ceux qui, très soupe au lait, doivent être surveillés comme lait sur le feu… Au vrai, que de laits enfermés dans nos mots, que d’aphorismes où ils se libèrent, que de tributs payés à la langue, par ces captifs si riches et si puissants ! »




Considérations sur les qualités nutritives du lait :

Citation:

« Le lait de consommation contient, à quantité égale, environ quatre fois plus de calcium que le chou, les amandes, les oranges ou les poissons gras comme le saumon, les harengs et les sardines ; l’emmental en contient trente fois plus. Mais il ne suffit pas d’ingérer du calcium, encore faut-il qu’il soit utilisable par les tissus et notamment par l’os. Tous phénomènes conjugués, les chercheurs parlent de « biodisponibilité ». Or, si certains nutritionnistes pensent que le calcium du lait n’est pas plus disponible qu’un autre, Léon Guegen, directeur du laboratoire de nutrition et de sécurité alimentaire de l’INRA, écrit que le calcium des produits laitiers est mieux absorbé dans l’intestin que celui de la plupart des aliments d’origine végétale (céréales, haricots, soja, amandes, épinards), à l’exclusion du chou, riche en fibres mais pauvre en phytates et oxalates. »



Une autre symbolique : le lait comme "mère nourricière" :

Citation:

« […] on ne comprendrait pas clairement le symbolisme du lait si on ne le rapprochait pas de celui de la mère : non pas tant de la mère personnelle telle que peut la définir la psychanalyse freudienne que de la figure archétypale, présente dans un très grand nombre de systèmes religieux. Il s’agit donc de la mère considérée non plus dans sa seule fonction génitrice mais aussi comme nourricière de l’être auquel elle a donné le jour et qu’elle nourrit avec son propre lait, en lui transmettant sa vie, son énergie et le meilleur d’elle-même. »



Allaitement et féminisme : difficile de choisir son camp (les deux sont-ils inconciliables ?)


Citation:
« On a beaucoup dit que, pour les féministes d’avant-guerre, biberon rimait avec libération. C’était vrai jusqu’aux années 50, avec l’intermède de la guerre où seul le lait de femme se procurait sans ticket. Ensuite, je n’ai pas trouvé trace en France d’une pensée théorique féministe concernant l’allaitement. La revendication du partage du travail domestique gratuit et des soins aux enfants surgit de la condamnation de l’exploitation patriarcale sans qu’il soit fait mention de notre spécificité de mammifères. Les plus radicales des militantes, ou les plus blessées, ont refusé la maternité. Les autres ont accommodé leur vie privée en regard du politique en s’interdisant dans des proportions variables la fusion avec l’enfant. Puis, dans la mouvance Peace and Love des années 60, la catégorie féminine « cultivée, urbaine, exerçant un métier » a redécouvert l’allaitement comme communication privilégiée à cheval entre nature et contre-culture du plaisir. Alors que le déclin amorcé au début du siècle n’avait pas encore atteint sn étiage dans la France profonde, le mouvement inverse s’amorçait déjà dans les milieux aisés. C’est dans ces eaux favorisées que croisaient les féministes, mes amies aux USA, nos sœurs prolife (adversaires de la liberté d’avorter), revendiquant l’allaitement dans le cadre le plus général de la nurturance, qu’elles veulent altruiste, désintéressée, contestataire face à un monde d’hommes égoïste, dominateur, soumis aux lois du marché. Et nous, les prochoice (favorables à la liberté du choix d’avorter), elles nous considéraient comme des espèces d’hommes. »



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Published by Colimasson - dans Livre
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commentaires

clovis simard 17/03/2013 17:56

Le sport le plus biblique, c’est la marche !(fermaton.over-blog.com)