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2 septembre 2013 1 02 /09 /septembre /2013 13:54



Un ami ? C’est vite dit…
Derf Backderf aurait complètement oublié Dahmer si celui-ci ne s’était pas révélé être le fameux « cannibale de Milwaukee » qui fit parler de lui à plusieurs reprises entre les années 80 et 90 aux Etats-Unis. D’ailleurs, lorsque sa femme journaliste l’appelle pour lui annoncer que le cannibale était l’un de ses camarades de classe à Revere et qu’elle lui demande de deviner son prénom, Derf pense d’abord à un hurluberlu portant le nom de Figg. Comme il l’écrit lui-même : « Dahmer ne fut que mon deuxième choix ».


L’amitié, pour Derf Backderf, ressemble à de l’acharnement sournois : léger mais continuel, joyeux et pourtant destructeur. Mais chacun reçoit l’amitié qu’il mérite : Dahmer était un personnage étrange qu’il n’était pas facile d’aborder et peut-être était-il impossible d’approcher de lui autrement qu’en imitant ses comportements imprévisibles et dénués d’émotion ? Personne, d’ailleurs, ne pouvait réellement communiquer avec Dahmer et les moqueries qu’il recevait de la part de tous étaient le seul moyen de ne pas le laisser totalement reclus dans une indifférence et une solitude qui auront malgré tout fini par l’envahir.



Dahmer, solitaire ni par choix, ni par volonté –plutôt par nécessité biologique et environnementale-, ne laissait rien déborder de sa vie privée au lycée. Pour ses camarades, il était un jeune homme quelconque, à peine mystérieux, absolument pas apte à susciter l’intérêt. Lorsque Dahmer et l’identité du cannibale de Milwaukee se rejoignent, les passions à son égard se déchaînent. Derf Backderf ressent le besoin pressant d’enquêter afin de comprendre ce qui a pu se passer au cours de son existence lorsque lui et ses amis étaient absorbés par leurs cours, leurs sorties et leurs gentilles histoires de famille. Le travail rétrospectif ainsi effectué est gigantesque : Derf Backderf se plonge dans les rapports policiers et essaie de retrouver tous les personnages qui ont pu côtoyer Dahmer au cours de son adolescence. C’est ainsi qu’il parvient à reconstituer peu à peu une biographie cohérente du cannibale en formation. L’histoire retranscrite tient la route. Dahmer reste un personnage que l’on aperçoit de loin. Ses pensées ne sont pas l’objet de spéculations : celles-ci n’apparaissent pas, confirmant par la même occasion l’impression d’inhumanité d’un garçon étrange qui passait son temps à tuer les bêtes des forêts environnantes pour les dissoudre à l’acide ou pour les décapiter. S’il apparaît plutôt normal et bon élève dans les premières pages de son histoire –au début des années lycée-, Dahmer s’éloignera très vite du chemin conventionnel et ne s’écartera plus des salles de cours sans un sac rempli d’alcool. Déjà, des idées morbides semblaient l’envahir. Peut-être essayait-il également d’oublier la misère humaine qui envahissait sa demeure en rejetant loin de lui les lamentations d’une mère dépressive et égoïste et en oubliant l’absence d’un père fuyant.



Le travail de reconstitution effectué par Derf Backderf est impressionnant. D’une manière construite, l’histoire progresse à un rythme qui réussit toujours à capter l’attention –et à satisfaire la fascination voyeuriste qui échoit à ce type de sujet. L’auteur n’hésite pas à nous rappeler que ses planches se proposent d’ébaucher une biographie d’après son point de vue, c’est-à-dire d’après le regard d’un adolescent un peu idiot et naïf qui ne se doutait de rien. Il devient alors intéressant de croiser ce point de vue extérieur totalement inconscient aux données récupérées suite à l’enquête approfondie menée par Derf Backdef. L’étonnement monte et finit par rejoindre la litanie des cris d’orfraie poussés par l’opinion : comment se fait-il que personne n’ait suspecté Dahmer avant qu’il ne commette ses meurtres ?


« On me demande souvent pourquoi je n’ai rien dit. Pourquoi je n’ai pas essayé d’aider Dahmer. Rappelez-vous que nous étions en 1976. On ne caftait pas sur un camarade de classe. Ça ne se faisait pas. Et puis, mes amis et moi, on n’était qu’une bande de gamins pris dans le cours de nos propres vies et pas très perspicaces. Et aucun de nous n’avait la moindre idée de ce qui lui passait dans la tête. La question pertinente serait plutôt : mais que faisaient les adultes ? »


Et si la vraie question pertinente était la suivante : qu’aurions-nous fait à la place des proches de Dahmer ? D’ailleurs, sommes-nous sûrs qu’un Dahmer ne rôde pas autour de nous ? N’en sommes-nous pas un, en nos fors intérieurs ? Le pouvoir d’identification de Mon ami Dahmer est intense, et c’est peut-être pour cette raison que sa lecture en est si passionnante.





Citation:
Lucide, nul autre que Dahmer peut résumer son parcours criminel : « Je n’ai jamais pu trouver une quelconque signification à ma vie et la prison n’y a rien changé. Mon existence a été insignifiante et la fin en est encore plus déprimante. Tout ça peut se résumer en quelques mots : malade, pathétique, misérable, un point c’est tout. »






"Ce que ce jeune homme perturbé redoutait par-dessus tout, c’était de se retrouver seul avec ses voix et ses pulsions. Et voilà que sa misérable mère torturée et aveuglée par ses propres problèmes faisait de cette peur une réalité. Son père avait déménagé, ses amis l’avaient exclu, le lycée où au moins il était entouré touchait à sa fin, et maintenant sa propre mère l’abandonnait. Son isolement était total."

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Published by Colimasson - dans Livre
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