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28 juin 2012 4 28 /06 /juin /2012 11:51




Johnny fait figure de prophète même si, a priori, aucun spectateur censé ne le classerait dans la catégorie des porteurs de la bonne parole. Au contraire, on le verrait mieux figurer du côté de la parole qui blesse ceux à qui elle est destinée. En soi, cette parole n’a rien qui s’apparente à de l’insulte gratuite. Le but de Johnny n’est pas de violenter pour le simple plaisir de contempler les réactions épidermiques de ses contemporains. Il désire surtout leur transmettre sa vision d’une réalité qui tire sur le côté obscur de l’existence. Comme le Timon de Shakespeare, reclus des hommes à force d’avoir trop espéré d’eux, Johnny se retire de la vie dont il ne reçoit rien qui puisse avoir une quelconque valeur à ses yeux. Se retirer de la vie, cela consiste donc à refuser tout ce qu’il est facile d’obtenir à condition de s’abaisser à mener une routine conventionnelle, telle qu’il la décrie (avec une virulence un peu trop extrême pour qu’elle paraisse saine) chez Louise. Pas de travail, pas de liens sociaux fixés et établis une bonne fois pour toutes, pas de domicile attitré… Johnny survit comme un parasite, commettant le seul sacrifice qui ne semble pas le déranger : celui de dépendre, en dernier lieu, de celui qui l’héberge.



On pourrait craindre que Mike Leigh ne cherche à dresser un éloge péremptoire du mode de vie de son personnage. Heureusement, aucun jugement ne vient empiéter le propos, qu’il soit approbateur ou contestateur. Les hommes sont considérés sur un même pied d’égalité : tous misérables car touchés par la même absurdité de leur présence sur Terre, mais plus ou moins lucides, en fonction des remises en question qu’ils arrivent à effectuer à propos d’eux-mêmes. C’est sur ce dernier point que Johnny juge ses semblables, et c’est ici l’intérêt principal du film. Justement parce qu’il n’a de liens avec rien ni personne, Johnny chemine dans le film comme un juge venu d’ailleurs. Il se montre impitoyable, presque cruel. Toutefois, ses diatribes incessantes ne peuvent pas l’empêcher de dissimuler les déceptions et les désillusions à l’origine de son remarquable cynisme. Sublimées dans son cerveau d’original, elles suscitent des répliques et des dialogues mémorables. Malgré son nihilisme affiché, Johnny tente en réalité de révéler à eux-mêmes ceux qu’il croise sur son chemin, sans jamais permettre au spectateur de deviner sa propre identité, qu’il dissimule derrière des imprécations toujours renouvelées. Voici le tragique du personnage : alors qu’il pousse ses semblables à se dépêtrer de leurs illusions, il reste lui-même terriblement piégé dans les siennes.



Pour cette raison, Johnny n’arrive jamais à se montrer complètement sympathique ni complètement antipathique : il est comme nous tous, et c’est pourquoi il vit dans le même malheur qu’il dénonce chez les autres. Sans être réjouissant, Naked n’en est pas moins une expérience cinématographique de toute beauté, mettant en harmonie les atmosphères visuelles et musicales, ainsi que des dialogues époustouflants, au service d’une vision pessimiste de l’humanité.



Peu de choses à voir avec des films du même réalisateur comme Be Happy ou Another year, et c’est justement la raison pour laquelle il est très intéressant de mettre Naked en perspective avec ceux-ci afin de révéler les multiples nuances que tente d’apporter Mike Leigh à son œuvre.

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Published by Colimasson - dans Film
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