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7 mars 2013 4 07 /03 /mars /2013 12:52






Pour Philip Roth, la vie est la carrière d’un être humain –celui-ci étant de préférence mâle, juif, et né au 20e siècle. Cette carrière s’étudie depuis un début parfois antérieur à la naissance dudit homme, jusqu’à une fin qui ne coïncide pas forcément avec la mort physique mais plutôt avec l’achèvement spirituel.


Ces carrières d’hommes, Philip Roth en a relaté des dizaines au cours de celle qui fut la sienne. [/b]Némésis[/b], du nom de la déesse de la Colère Divine, vient achever ce parcours dans la vie de l’écrivain qui, à l’âge de quatre-vingt ans, semble pouvoir réclamer l’obtention du droit au silence.


Si l’on passe sans transition des premiers romans de l’auteur à celui-ci, le risque d’être déstabilisé n’est pas négligeable. Du grivois et sexuel Portnoy et son complexe, publié en 1969, aux plus grotesques et névrosés romans du cycle de Nathan Zuckerman, représentés par la Pastorale américain de 1999 ou la Tache de 2002, Philip Roth passe presque sans nous prévenir à la narration d’une carrière qui, noble et digne dans ses premiers jours, s’achèvera dans la misère humaine la plus funeste. Pour un peu, le discours de Philip Roth s’inverse : alors que la construction de ses précédents romans suivait globalement un chemin allant de la bassesse morale jusqu’à la transcendance des mauvaises prédispositions, dans Némésis, la grandeur et la force des valeurs de Bucky Cantor le conduiront à échouer là où des hommes moins vertueux que lui auraient réussi à tirer leur épingle du jeu.


La carrière jusqu’alors triomphale de Bucky Cantor commence à prendre un tour funeste lorsqu’une épidémie de polio se déclare dans le quartier juif de Newark, durant l’été 1944. Alors âgé de vingt-quatre ans, le jeune homme, professeur de sport, s’investit dans la tâche de protéger les enfants du quartier de la terreur qui s’instille peu à peu chez chacun d’eux. Il les encourage pour cela à continuer de vivre normalement, comme si la maladie n’existait pas, fermement persuadé que l’exercice physique, le plaisir, le grand air et la camaraderie préserveront mieux leur santé que la réclusion et l’ennui. C’est lui qui, se dressant contre l’indignation et la terreur des parents, continuera de surveiller le terrain de jeu du quartier où se réunissent quotidiennement les enfants. Alors que la suspicion commence à virer à la folie, lorsqu’il devient évident que la polio peut se cacher dans un hot-dog ou se propager par le biais de la transpiration, les premiers cas se déclarent parmi les enfants dont s’occupe Bucky Cantor. Ça n’aurait pu être qu’un hasard… mais après quelques jours, l’épidémie se confirme dans le quartier de Newark. Déjà dispensé de sa contribution à l’effort de guerre à cause de sa mauvaise vue, Bucky Cantor aurait pu faire preuve de ses grandes valeurs morales en continuant à se battre contre la polio à Newark ; finalement, avec la honte du lâche, il courra rejoindre sa petite amie dans un camp de vacances des Poconos, bien loin de la maladie. Fin de la bataille ? Presque… C’est dans cette fuite qu’apparaît Némésis et à cause d’elle, la carrière d’homme de Bucky Cantor sera complètement ruinée.


Le discours que Philip Roth fait tenir à ses personnages n’est pas anodin et semble s’inscrire dans la droite lignée de sa trajectoire. Encore une fois, l’écrivain réfléchit à cette question qu’il n’a eu de cesse de poser à travers ses romans : comment évaluer objectivement la valeur d’une existence ? Dans Némésis, il semble livrer une expérience visant à confronter l’évaluation d’une même carrière sous l’angle de plusieurs observateurs, parmi lesquels intervient Dieu, jamais absent de ses romans. Parce que cette évaluation n’intervient qu’en toute dernière partie du livre, et parce que le jugement extérieur ne se fait jamais ressentir au cours de la lecture, elle transforme radicalement l’histoire de Bucky Cantor. Pour un peu, on se sentirait touchés par des frissons métaphysiques ! Par ailleurs, ces explications sont troublantes car elles font sentir que Philip Roth, malgré son grand âge, n’a toujours pas trouvé de réponses à ses propres interrogations. La terreur de son personnage à la fin de sa vie se fait nôtre, parce qu’elle semble aussi être celle de Philip Roth se demandant : n’ai-je pas été injuste avec moi-même ? n’ai-je pas corrompu le souvenir de mon existence en lui conférant une signification qui n’est pas objectivement fondée ? ne suis-je pas l’unique responsable de mon malheur, de mon désamour, de mon désenchantement ? Et tout ça, insufflé délicatement à l’oreille, sans aucune lourdeur, sans qu’il n’y paraisse…


Némésis achève la carrière de Philip Roth sur des points de suspension qui nous feront peut-être regretter son silence, mais qui forment finalement toute la cohérence de son œuvre.


Les prémisses de la déchéance de Bucky ? des valeurs morales d'une grandeur insoutenable, et la fatalité :

Citation:
« Auparavant, à cause des soins affectueux que lui avaient prodigués ses grands-parents, il lui avait toujours semblé que perdre sa mère à la naissance était quelque chose qui faisait partie de sa destinée, et que le fait d’être élevé par ses grands-parents était la conséquence naturelle de cette mort. De même, le fait que son père ait été joueur et escroc faisait partie de sa destinée à lui, et il n’aurait pas pu en être autrement. Mais maintenant qu’il n’était plus un enfant, il était capable de comprendre que si les choses ne pouvaient pas être autres que ce qu’elles étaient, c’était à cause de Dieu. Si ce n’était pas à cause de Dieu, de la nature de Dieu, elles seraient autres. »




La cause du malheur de Bucky ?


Citation:
« Il faut qu’il convertisse la tragédie en culpabilité. Il lui faut trouver une nécessité à ce qui se passe. Il y a une épidémie, il a besoin de lui trouver une raison. Il faut qu’il se demande pourquoi. Pourquoi ? Pourquoi ? Que cela soit gratuit, contingent, absurde et tragique ne saurait le satisfaire. Que ce soit un virus qui se propage ne saurait le satisfaire. Il cherche désespérément une cause plus profonde, ce martyr, ce maniaque du pourquoi, et il trouve le pourquoi soit en Dieu soit en lui-même, ou encore, de façon mystique, mystérieuse, dans leur coalition redoutable pour former un destructeur unique. Je dois dire que, quelle que soit ma sympathie pour lui face à l’accumulation de catastrophes qui brisèrent sa vie, cette attitude n’est rien d’autre chez lui qu’un orgueil stupide, non pas l’orgueil de la volonté ou du désir, mais l’orgueil d’une interprétation religieuse enfantine, chimérique. »

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Published by Colimasson - dans Livre
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commentaires

zazy 09/03/2013 22:39

Je ne pense pas que ce soit une rareté, il existe en poche

Colimasson 10/03/2013 08:49



Alors rareté occultée par les autres livres plus célèbres de Roth... rareté relative, quoi !



zazy 08/03/2013 10:08

la mère abusive du début m'a fait c.... et je ne suis pas allée plus loin. Par contre, le premier que j'ai lu, en 1971 ou 72 : Quand elle était gentille m'avait plu et je me souviens toujours de ce
livre.

Colimasson 09/03/2013 06:58



Je n'en ai jamais entendu parler ! Une rareté de Roth ou bien ??



zazy 07/03/2013 21:49

Philippe Roth, j'ai arrêté de le lire avec Portnoy et son complexe qui m'a un peu barbé et, peut-être avais-je trop lu d'ouvrages de lui. Il faudra que je reprenne notre tête-à-tête

Colimasson 08/03/2013 07:03



Portnoy t'a barbée ? Oh ! comment est-ce possible ? ;)


Alors, si j'ai bien aimé ce Portnoy, je devrais aimer tous les autres livres de Roth, CQFD ?