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21 août 2013 3 21 /08 /août /2013 12:22
 


Après Sexus, Henry Miller a encore beaucoup de choses à écrire. Pourtant, les évènements de sa vie se font moins tumultueux. Il est dans Plexus relativement moins question de femmes et de sexe que dans le volume précédent. La frénésie à chercher le modèle féminin d’une communion parfaite s’est tarie dans la vie commune qu’il mène avec Mona : grâce à elle, le temps, l’argent, le sexe et la vie sociale féconde se mettent à la disposition d’un Miller plus dévoué que jamais à sa cause artistique. Mona croit en ses talents littéraires et se sacrifie en travaillant –sans tout avouer sur sa manière de ramener de l’argent- afin de permettre à Henry de disposer pleinement de son temps pour écrire. Mais ce serait trop facile si l’écriture se mettait aussitôt à couler d’un flot…


Si Sexus décrivait la quête sexuelle d’Henry Miller, Plexus –chakra de l’énergie vitale- se consacre plutôt à la quête artistique de l’écrivain en devenir. Cette quête passe par une première phase solitaire qui nous étonne, eut égard à ce que l’on croyait connaître du personnage : son besoin constant d’être entouré, de parler, d’écouter, de se confronter aux autres dans la diversité de leurs identités comme s’il s’agissait d’un jeu de hasard. Passant son temps à déambuler chez lui, dans la rue ou dans les bibliothèques, Henry Miller revient aux sources de sa fascination pour les mots et nous parle à demi-mots de ses influences. Mais le chakra dispense son énergie à outrance, s’emballe plus que de raison et condamne au silence par surplus de parole.


« J’étais si épris de l’idée d’être un écrivain que c’est à peine si je pouvais écrire. La quantité d’énergie physique que je possédais était incroyable. Je m’épuisais en préparatifs. Il m’était impossible de m’asseoir tranquillement et de libérer tout simplement le flot ; je dansais intérieurement. »


Progressivement, Henry Miller va retrouver un équilibre énergétique qui passera peut-être par la perte de cette fébrilité qui nous avait amusé dans Sexus, mais qui lui permettra d’accéder à une profondeur qui ne s’y trouvait pas encore. Par étapes, il retrouvera la capacité de dire sans se laisser déborder par son flot d’émotions et de sentiments. Après avoir canalisé le flux de ses pensées, il retrouve Mona et leurs amis, rencontre de nouvelles personnes aussi fantasques que lui et apprend à maîtriser le flux de ses paroles, bien qu’il se laisse parfois dépasser par les mots et s’écoute plus souvent parler qu’il n’écoute parler les autres. Les mots constituent l’élément de fascination d’Henry Miller. Ce sont eux qui lui échappent, à présent qu’il a conquis celle des femmes qui constituaient auparavant son principal objet de chasse.


« Des mots, des mots… Ça me rend des fois marteau. Chaque nuit je discute dans mon sommeil. Le diable, c’est que je ne sais pas de quoi je discute. Exactement comme eux. Même mon jour de repos est fichu »


Derrière les mots se cache sans doute autre chose. Ils cachent en tout cas le mystère de l’écrivain qui, peu à peu, se révèle, perdant en frénésie pour gagner en calme dans une apparence de maturité –mais on n’oserait accoler ce terme à la personnalité de Henry Miller sans se demander s’il ne s’agit pas d’une insulte voilée. Quoiqu’il en soit, Plexus nous fait mieux connaître un homme qui avait essayé d’échapper à toute forme de définition dans Sexus. Henry Miller baisse la garde. En tarissant un peu des mots qui le subjuguaient, en les dirigeant jusqu’à nous de manière ordonnée, les mots cessent de le parasiter et le libèrent de ses démangeaisons intérieures. L’homme a évolué ; assurément, ce n’est plus le même que celui que nous avions connu dans le volume précédent.


« Il fut un temps où je croyais avoir été blessé comme jamais aucun homme ne l’avait été. Parce que tel était mon sentiment, je fis le vœu d’écrire ce livre. Mais longtemps avant que je l’eusse commencé, la blessure avait guéri. Puisque j’avais juré de remplir ma tâche, je rouvris l’horrible blessure »


Reste toutefois que l’équilibre dans Plexus ne commence à s’établir que dans les dernières pages. Tout ce qui précède n’est qu’un flot ininterrompu d’idées et de mots parfois confus, en tout cas fatigants pour le lecteur lambda au plexus moins rayonnant que celui de l’écrivain. On lit Henry Miller qui s’agite dans ses pensées comme on regarderait un gamin hyperactif sauter d’un bout à l’autre d’une pièce sans s’arrêter. Au milieu de cette vague d’énergie, on distingue parfois du bon, un sursaut de luminosité ou une idée brillante. Le reste du temps, on se contente d’observer, et on lit ces témoignages d’un débordement de vitalité comme la manifestation pas plus sereine que les lamentations d’un neurasthénique. Le véritable changement s’amorcera peut-être avec le troisième tournant de la Crucifixion en rose


Citation:
« La phrase suivante aussi est du miel, dit Ulric. Je la sais presque par cœur. »
Je poursuivis :
« Lorsque la superstructure logique se détend, lorsque l’épicrâne, las de l’assaut des états prélunaires… »
- Bon Dieu ! Quel langage ! Excuse-moi, Henry, je ne voulais pas interrompre encore.
- « Lorsque l’épicrâne, las de l’assaut des états prélunaires, ouvre les frontières de la connaissance autour desquelles il y a toujours lutte, alors apparaît l’ancien, l’inconscient, dans la magique transmutation et l’identification du « moi », dans la première expérience du partout et de l’éternel. Le patrimoine héréditaire…
- Des encéphales ! s’exclama Ulric. Bon Dieu, Henry, quel passage, cela ! Je voudrais que tu me l’expliques un peu plus en détails. Non, pas maintenant… plus tard, peut-être. Excuse-moi.
- «Le patrimoine héréditaire des encéphales, poursuivis-je, se situe plus profondément encore et est impatient de s’exprimer : si l’enveloppe est détruite dans la psychose, de la substructure primitivo-schizoïde émerge, poussé vers le haut par les instincts primaires, le gigantesque et archaïque « moi » instinctif, se déployant sans limite à travers le sujet psychologique en lambeaux. »
- Le sujet psychologique en lambeaux ! Oh ! s’exclama Ulric. Merci, Henry, ç’a été un régal. »



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« Qui pourrait résister si l’amour devenait l’ordre du jour ? Qui aurait envie de puissance ou de connaissance –s’il baignait dans la perpétuelle gloire de l’amour ? »


*peinture de Franz Radziwill

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Published by Colimasson - dans Livre
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