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27 février 2012 1 27 /02 /février /2012 11:16



L’astuce est subtile… Parlant de son histoire individuelle en utilisant la seconde personne du pluriel, la narratrice de ce livre évoque la construction de sa personnalité en mettant en évidence le caractère universel des principes qui lui ont été inculqués depuis son enfance. Son individualité et ses rêves auraient pu se déployer s’ils n’avaient pas été bridés par les principes de la réalité. Ceux-ci, parfaitement intégrés, martèlent les courts paragraphes dans lesquels la narratrice nous interpelle. Les phrases péremptoires, assénées comme des vérités générales, s’enchaînent brutalement : « Vous avez peur parce que vous êtes comme tout le monde, vous avez besoin de tranquillité, vous avez envie de ressembler aux autres, d’avoir une vie rangée, de construire un foyer, d’avoir des enfants, de nourrir une famille, de faire l’amour en temps et en heure avec un partenaire régulier que les autres honorent et respectent. »… Point faible du roman qui limite sa destruction des brides imposées à l’être humain aux catégories les plus traditionnelles de la vie sociale et professionnelle… La pensée est parfois un peu simpliste, mais on peut la mettre sur le compte de l’âge de la narratrice qui s’éloigne progressivement de la naïveté enfantine pour entrer dans le monde des adultes.

Mais reprenons depuis le début… La première désillusion de la petite fille survient lorsqu’elle demande à ses parents de lui offrir un animal de compagnie et que ceux-ci refusent. Peut-être pour la première fois de son existence, elle sent que quelque chose les sépare d’eux. Il est temps pour elle de se détacher et de faire l’apprentissage de son individualité. Malheureusement, il ne suffit pas de le vouloir pour y parvenir. Le récit de cette enfant qui devient adulte au fil des pages, est également le récit des embûches qu’elle rencontre dans l’accomplissement de son indépendance. Il ne s’agit pas simplement de se forger une réussite sociale, professionnelle et familiale. Il s’agit surtout d’accéder à une vie dans laquelle l’individu se sente en harmonie avec lui-même et ses principes. Mais à force d’avoir été bridé, contenu, guidé, il est douloureux de chercher l’émancipation. Et il est encore plus douloureux de réaliser qu’on ne désire parfois pas même s’émanciper.



En ce sens, les multiples voix qui s’insèrent entre les paragraphes du récit de la narratrice répondent de manière pertinente à son propre apprentissage de l’existence. Un dresseur explique les conditions de captivité des animaux qu’il élève, un soigneur détaille les méthodes et les comportements qu’il applique dans l’exécution de protocoles méticuleux, un éleveur nous transmet les secrets de la viande fraîche, un scientifique de laboratoire nous annonce le prix que doivent payer les animaux pour contribuer aux progrès médicaux et scientifiques des hommes. Rien de vindicatif dans ces descriptions parfois cruelles des rapports entre hommes et animaux. L’engagement, qu’il soit éthique, politique ou écologique est nul. Ces hommes, parlant de leur profession, montrent qu’ils se sont totalement éloignés de la conception aseptisée que le commun des mortels se fait de l’animal. L’animal est un homme comme un autre que l’on utilise à des fins plus ou moins clairement désignées. L’animal, comme l’homme que l’on éduque, n’échappe pas au dressage, au conditionnement, à l’apprentissage des contraintes que l’on fait supporter par des récompenses, au confort qui s’obtient après de longs moments de torture :


« J’avais un collègue qui travaillait sur les chats, ce qui est assez rare, pour voir l’influence de l’activité sensorielle sur la digestion, il les munissait d’une canule gastrique et les installait sur une sorte de hamac. Il les posait sur le ventre, leurs pattes pendouillaient au-dessus du plan de travail et il recueillait les sucs gastriques par la canule après les avoir stimulés avec des images et des odeurs, bref, un protocole de travail qui aurait pu paraître insupportable au grand public. Eh bien, les chats en question, au lieu de craindre le moment où on les posait sur les hamacs, se battaient pour aller sur le plan de travail. Ils savaient qu’au terme de l’expérience on leur donnerait des bonnes choses à manger. »


Les paragraphes qui alternent entre le récit de la narratrice et les récits polyphoniques de ces dresseurs d’animaux dressent en filigrane la description d’une ressemblance troublante entre le conditionnement qui s’opère suite à l’éducation de l’enfant et les traitements subis par les animaux. Dans les deux cas, ils permettent d’atteindre un objectif qui répond au bien-être d’un tout au détriment d’un bien-être individuel. Une nuance supplémentaire est apportée lorsqu’Olivia Rosenthal introduit l’idée que, peut-être, ce bien-être individuel n’est pas totalement détruit. Le conditionnement impose des limites réconfortantes, un confort rassurant et une sécurité desquels il est douloureux de s’affranchir. Lorsque la narratrice parvient enfin à se détacher de ses chaînes et à vivre selon les principes qu’elle s’est donnés, elle dépasse les mêmes craintes qui avaient empêchées le lion en cage de déchiqueter son éleveur, ou la vache qui suit docilement les chemins de l’abattoir de prendre un chemin de traverse...

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Published by Colimasson - dans Livre
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commentaires

zazy 11/03/2012 11:24

Il est dans ma grosse PAL et je n'arrive pas à la faire diminuer