Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
3 septembre 2012 1 03 /09 /septembre /2012 15:53







Jack est un petit garçon que rien ne semble a priori différencier des autres enfants de son âge. Dans Room, il s’empare de la narration pour nous décrire son monde –à cette étape, on se demande encore de quel étrange univers il s’agit... On trouvera des descriptions étonnantes des éléments les plus anodins de son existence, et ce d’autant plus que Jack s’exprime à l’aide d’un vocabulaire constitué de néologismes et de mots-valises inventifs, produits de sa vision décalée du monde. La télévision, ses jouets et ses repas constituent ses sujets de prédilection. Parmi tout ça, il ne faudrait pas oublier de citer sa Maman adorée, élément phare de son univers, non pas figure d’autorité imposante mais partenaire de jeu agréable et presque soumise aux volontés de son fils. Un seul élément vient perturber cet univers joyeux : il s’agit du Grand Méchant Nick… Jack n’a jamais vraiment été confronté au personnage mais la nuit, lorsqu’il rentre, il l’entend parler à Ma. De Nick dépendent de nombreux paramètres de son existence : température de l’habitation, remplissage du frigo, humeur de Maman… Il ne fait pas bon contrarier le Grand Méchant Nick…


Lorsque Jack fête ses cinq ans, sa mère ne peut s’empêcher d’évoquer le Dehors, jusqu’alors uniquement connu par le biais de la télévision. Loin d’être charmé par les promesses de ce qui compose cette partie de l’univers, Jack s’en effraie et ne comprend pas pourquoi sa mère lui raconte ce qu’il prend pour des mensonges. Celle-ci met alors au point une ruse pour permettre à son fils de s’échapper et de découvrir le reste du monde. Elle espère aussi, et surtout, que Jack signalera l’existence de la Room afin qu’elle puisse être libérée à son tour.


A partir de ce moment-là, la relation entre Jack et sa mère a déjà changé. Après cinq ans d’abnégation durant lesquels Ma vécut dans la simulation joyeuse, tentant de conférer une certaine normalité à leur vie de prisonniers, sa volonté personnelle semble de nouveau s’affirmer. Il lui aura suffi d’évoquer le Dehors pour avoir de nouveau envie d’y retourner. La relation égalitaire qu’elle avait créée avec son fils se transforme en relation utilitaire : Jack sera l’élément qui lui permettra à son tour de s’enfuir.


Pourtant, une fois que mère et fils se retrouvent à l’extérieur, rien ne s’arrange. On assiste à l’apprentissage de Jack et on découvre en même temps que lui, en partageant son effroi, que le Dehors n’est pas forcément plus enviable qu’une geôle dorée. Jack se montre inadapté pour ce monde qu’il n’avait pas imaginé et il en vient souvent à regretter d’être sorti de sa simple et confortable petite Room. Ceci d’autant plus que sa mère, agacée par ce comportement qu’elle assimile à de l’ingratitude, devient irritable et s’agace pour un rien.


Le livre est donc séparé en deux parties bien distinctes qui détiennent chacune leur part d’ombre et de lumière. La description tire son originalité de la particularité de la vision de Jack, ce petit garçon fait prisonnier d’une chambre au cours des cinq premières années de sa vie. Emma Donoghue a évité de tomber dans l’écueil d’un livre manichéen qui aurait fait s’opposer trop strictement la Room et le Dehors. Elle a également relevé brillamment la difficulté à se mettre à la place d’un petit garçon, faisant preuve d’un don d’immersion surprenant qui ponctue le livre de trouvailles et de néologismes réjouissants.


Si tout semble si parfait, pourquoi le livre laisse-t-il alors un sentiment de déception à la fin de la lecture ? Dès le début de la deuxième partie, on sent la lassitude s’installer. Au contact du Dehors, Jack s’imprègne rapidement de la nouvelle réalité qu’il découvre. Le mystère qui constituait la puissance de la première partie a disparu.


En découvrant que le Dehors ne ressemblait en rien à ce qu’il avait imaginé, Jack s’était souvent montré déçu. De même, il nous est difficile de ne pas regretter l’harmonie admirablement mise en place par la Maman dans l’univers confiné de leur prison. Constat difficile mais qu’on ne peut nier : la réalité du monde extérieur n’a plus d’attraits pour celui qui a connu la symbiose d’un amour absolu.

Beaucoup d'inventivité en ce qui concerne les descriptions des moments de vie dans la Room (et on voit que ça tourne beaucoup autour des repas !) :

Citation:
« Je compte 100 céréales, je renverse la cascade de lait blanc-presque-comme-les-bols sans éclabousser et on dit merci au Petit Jésus. Je choisis Grande Cuiller Fondue avec son manche blanc tout plein de cloques parce qu’elle s’était appuyée sur la casserole où les pâtes étaient en train de bouillir mais pas exprès. Maman n’aime pas Grande Cuiller Fondue, mais c’est ma préférée parce qu’elle est pas pareille que les autres. »



Citation:
« Comme il est 5h39, on peut dîner : c’est des nouilles instantanées. Pendant qu’on les laisse dans l’eau bouillante, Maman trouve des mots difficiles sur la brique de lait pour me tester, comme nutritionnel qui veut dire à manger et pasteurisé qui veut dire germes tués au pistolet laser. Je veux encore du gâteau mais elle dit d’abord les cubes de betterave bien juteux. »



Citation:
« Au dîner, on mange des bâtonnets de poisson et du riz ; c’est moi qui presse le citron pas un vrai, en plastique. On avait eu un vrai citron une fois mais il s’est ratatiné trop vite. »



Même si le passage dans le vrai monde du Dehors entraîne une baisse d'intérêt dans la lecture, certains passages réussissent malgré tout à éveiller l'attention. Le regard naïf de Jack finit par être caustique sans le vouloir :

Citation:
« Dans le Dehors, le temps est très différent. Maman arrête pas de dire : « Doucement, Jack. » Et : « Attends un peu. » Ou alors : « Allez, il faut finir. » Et aussi : « Dépêche-toi, Jack. » Elle répète beaucoup Jack, comme ça je sais qu’elle me parle à moi et pas aux autres gens. »


Citation:

« J’apprends beaucoup d’autres bonnes manières. Si un truc est dégoûtant (comme le riz sauvage qui est aussi dur à croquer que du pas cuit), on dit que c’est intéressant. Quand je me mouche, je plie le mouchoir pour laisser personne voir le gluant qui est top secret. Si je veux que Maman m’écoute moi et pas les autres, je dis « Pardon », sauf que parfois je répète « Pardon » pendant si longtemps que quand elle répond, j’ai oublié ce que je voulais dire. »
 

Partager cet article

Repost 0
Published by Colimasson - dans Livre
commenter cet article

commentaires