Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
8 mars 2013 5 08 /03 /mars /2013 18:54





Avant d’entreprendre la rédaction de Saison Brune, Philippe Squarzoni envisageait le concept du réchauffement climatique comme vous et moi, partagé entre le dégoût éprouvé pour le mercantilisme des politiques et l’indifférence du consommateur des pays développés. Une position schizophrène, l’auteur le reconnaît lui-même. La position, peut-être, de ceux qui n’ont pas encore osé s’intéresser suffisamment au problème du réchauffement climatique et qui, de fait, n’ont pas encore pleinement pris conscience des enjeux de la question.


Etrangement puisque sans rapport apparent, c’est en réalisant Dol, un album-reportage élaborant une vive critique de la droite française, que Philippe Squarzoni est amené à avouer qu’il ne fait pas mieux que ces hommes politiques qui déblatèrent autour de thèmes dont ils ne connaissent pas la moindre subtilité, et que sa propre connaissance de la crise climatique et des enjeux environnementaux ne vaut pas mieux que la leur. Dans la volonté de ne pas ressembler à ceux qu’il critique, Philippe Squarzoni décide de fouiller et de comprendre pour lui-même, mais peut-être aussi pour comprendre pourquoi des hommes politiques visiblement peu concernés par l’environnement s’efforcent de faire quelques gestes dérisoires en faveur de l’environnement, allégeant ainsi la culpabilité de la majorité –celle qui ferme les yeux en attendant que le miracle de la réconciliation avec la nature se produise sans effort et sans remettre en question le bien-être apporté par l’abondance énergétique.


Philippe Squarzoni reprend tout depuis le début. Autodidacte hors pair, il s’informe en cumulant des piles de livres qu’il lit, dissèque et résume en idées, théories et données chiffrées rendues accessibles en une dizaine de planches illustrées. Cette performance relève de la gageure, mais il faut reconnaître que Philippe Squarzoni a l’esprit de concision et n’oublie aucune donnée importante qui biaiserait la compréhension du lecteur. Reprenons tout depuis le début. Qu’est-ce que l’effet de serre ? Pourquoi est-il indispensable à la vie sur Terre ? Pourquoi s’alarme-t-on de l’amplification du phénomène ? Petit à petit, l’auteur nous apprend à comprendre les inquiétudes des scientifiques qui savent quel sort risque d’échoir à l’humanité et à la planète si rien ne change. Et les conséquences dépassent largement ce qu’on peut apprendre par hasard, au détour des média et des controverses audiovisuelles dont les intérêts ne sont absolument pas ceux du développement d’un système qui permettrait un mode de vie écologiquement viable.





En allant à la rencontre de scientifiques experts dans le domaine de l’environnement –mais aussi de philosophes ou économistes pensant à des systèmes alternatifs-, Saison Brune prend l’apparence d’un documentaire faisant s’alterner différentes voix toutes réunies pour faire prendre conscience à leur interlocuteur de l’urgence de la situation. Adeptes de la procrastination, méfiez-vous… On aimerait croire que les lenteurs pourront n’avoir aucune conséquence irréversible et que toute erreur est rattrapable. C’est faux !


« Le rôle de la biosphère continentale, qui capture aujourd’hui une partie des émissions humaines de CO2, risque donc de se transformer radicalement. Comme les océans, les sols et les forêts pourraient commencer à émettre plus de CO2 qu’ils n’en absorbent. Leurs émissions viendraient s’ajouter à celles de l’homme. L’accumulation de CO2 dans l’atmosphère s’accélèrerait. Ainsi que la hausse des températures. Personne ne peut savoir où elle s’arrêterait. Si ce cercle vicieux venait à s’enclencher, l’arrêt net des émissions d’origine humaine ne changerait plus rien. La spirale serait irréversible. »


Partant de là, on peut choisir de fermer les yeux ou de se tourmenter –mais de se tourmenter seulement, à la manière de Philippe Squarzoni. Ainsi, Saison Brune ne se contente pas de rapporter et de classer des informations. Les chapitres « érudits » alternent avec des réflexions plus libres menées par l’auteur. Nous le voyons dans son quotidien de journaliste, en ménage avec son épouse, au gré de leurs activités quotidiennes, qu’il s’agisse de faire les courses, de partir en vacances ou de déambuler dans la nature. Ces mises en scènes ne sont pas anodines et permettent de révéler les contradictions profondes de l’homme habitué au confort de la société moderne. Philippe Squarzoni, même s’il s’indigne de l’immobilisme des politiques en matière environnementale, doit bien reconnaître qu’au niveau individuel, il n’est pas près non plus à faire de concessions. Le propos, qui aurait rapidement pu devenir moralisateur, ne l’est heureusement pas. Nous évitons du même coup le happy end qui aurait trop probablement pu survenir sous la forme du message codé suivant : « Si vous prenez dès aujourd’hui de bonnes résolutions, le monde de demain sera aussi gai et ensoleillé qu’aujourd’hui ».





« Pour continuer à vivre dans ce monde de fiction, nous jouons à cache-cache avec ce que nous connaissons. Dans cette schizophrénie qui nous touche nous apercevons l’urgence d’agir sans croire en nos moyens d’action. Nous savons qu’une autre histoire a commencé mais nous continuons à faire comme si de rien n’était. Et le pire, c’est que c’est tellement agréable. »




Ce n’est pas si simple. Que valent les gestes individuels, perdus dans un système mercantile, inégalitaire et surproductif ? Est-ce vraiment une bonne solution de se concentrer uniquement sur ses propres gestes ? N’est-ce pas une extension individualiste, reproduction à petite échelle du grand système capitaliste ? Les questions qui se portaient uniquement sur des motifs environnementaux prennent une ampleur que Philippe Squarzoni lui-même n’avait sans doute pas prévue, et le lecteur comme l’auteur semblent cheminer de pair à travers une étendue cauchemardesque de questions.


Puisqu’on se demande souvent pourquoi traiter de grands sujets d’actualité en format graphique, la réponse pour Saison Brune va de soi : la lecture, mieux que la visualisation d’un film, permet de prendre son temps, de laisser les informations faire leur marque dans la conscience du lecteur et de l’amener à développer sa propre réflexion sur le sujet. Philippe Squarzoni ne propose aucune solution simple et semble croire qu’il n’en existe aucune. Mais peut-être a-t-il tort… En réunissant des lecteurs autour de Saison Brune, ne cherche-t-il pas d’une certaine manière à réaliser cette société solidariste qu’il évoque comme la possibilité d’une rédemption, face à l’individualisme forcené des sociétés libérales ? Ces paroles de Nicolas Delalande nous laissent songeurs : « Interdépendants et solidaires, les hommes sont porteurs d’une dette les uns envers les autres, ainsi qu’envers les générations qui les ont précédés et envers celles qui leur succèderont ».


La question reste ouverte…

 

Des prévisions...

Citation:
De façon générale, le réchauffement devrait s’accompagner d’une hausse des précipitations d’environ 5 à 20%. Mais la répartition de ces précipitations sera également de plus en plus inégale. Et tout semble indiquer que le surplus de pluie bénéficiera à peu de monde. Certains modèles prévoient une hausse des précipitations au nord de l’Europe et du continent Américain. Les zones tropicales et les régions à mousson, c’est-à-dire les régions les plus humides, auront également droit à des pluies plus abondantes. Par contre, dans le bassin méditerranéen et les régions subtropicales comme le Sahel, l’Australie, le sud de l’Afrique… c’est-à-dire les endroits déjà peu arrosés, il devrait se produire un assèchement encore plus marqué.



... et des réflexions :
Citation:

Dans des pays comme le Canada ou la Russie, où il fait -30°C l’hiver, quelques degrés de plus c’est plutôt agréable. Ca veut dire moins de maladies l’hiver, moins de chauffage, une production agricole plus importante, donc un certain nombre d’impacts positifs. Comment les pays les plus touchés vont-ils prendre le fait que les pays les plus responsables bénéficient d’effets positifs comme ceux-là ? C’est assez inquiétant. Il y a le risque d’une conflictualité accrue venant de ce sentiment d’injustice.



La symbolique, encore et justement remise en question :


Citation:
Page de gauche, nous aimons la nature, nous aspirons à « l’authentique », nous voulons protéger l’environnement. Page de droite, nous profitons avec gourmandise du confort technique, de l’abondance énergétique et des plaisirs de la consommation qui empoisonnent la planète. Pour sortir de la schizophrénie dont nous sommes tous atteints, il faut rompre avec certains modes de pensée. Remettre en question notre imaginaire, la culture qui imprègne nos sociétés.




Une solution ? la maîtrise de la consommation d'énergie :
Citation:

Les politiques de maîtrise de l’énergie permettent également une transformation du système énergétique actuel. Aujourd’hui, sur la question de l’énergie, les choix sont confisqués au public : les décisions appartiennent aux états et aux grandes firmes multinationales, et les logiques économiques priment sur les questions environnementales. Dans ce modèle énergétique, fondé sur une vision selon laquelle les besoins augmentent toujours, il faut produire toujours plus pour consommer plus. Mais si le service énergétique est défini en fonction des besoins, il peut y avoir une discussion sur le niveau des besoins. Si on agit sur la demande, il est possible de mettre fin à la fable de l’abondance énergétique. […] L’objectif de maîtrise de l’énergie va à l’encontre du productivisme énergétique qui nous est imposé. En faisant de la sobriété un facteur positif du développement, il incarne un changement politique radical.



Le nucléaire...

Citation:
Alors on envisage de les enfouir à 400 ou 500 mètres sous terre. Bon, mais certains géologues s’interrogent. Parce que pour l’instant c’est sûr mais pour combien de temps ? La Terre bouge. On n’est pas certains de l’avenir géologique. Et puis n’importe quel pays avec du nucléaire fera des trous, et mettra ses déchets radioactifs au fond ? Mais combien de temps se conserve un cadastre ? Moi, je crois que dans 1 000 ans, les gens ils creuseront pour savoir ce qu’il y a de précieux enterré là-dedans.





Le climatoscepticisme :
Citation:

Aux Etats-Unis, une étude a recensé toutes les publications scientifiques portant sur le réchauffement pendant 10 ans. Elle en a retenu au hasard 10%, soit 928 articles. Sur ces 928 publications, combien contestaient l’idée que le réchauffement soit en cours et que l’activité humaine en soit la cause ? … Zéro. Mais sur un échantillon de 636 articles de presse, écrits par des journalistes, plus de la moitié (53%) mettaient en doute le réchauffement. Comme le dit Stéphane Foucart, c’est un paradoxe comme il en existe peu. Alors que les climatologues sont unanimes, que les rapports du GIEC constituent une synthèse scientifique sans précédent, une partie de la presse continue de renvoyer dos à dos deux positions. L’une fondée sur des milliers d’articles scientifiques, l’autre sur rien.



Et cette belle citation en 4e de couverture :

« Une société vraiment libre, une société autonome, doit savoir s’autolimiter, savoir qu’il y a des choses qu’on ne peut pas faire ou qu’il ne faut même pas essayer de faire ou qu’il ne faut pas désirer. »
Cornelius Castoriadis

 

Une interview de Philippe Squarzoni concernant Saison Brune : ICI

Pour feuilleter quelques pages : ICI


Concernant les sources d'informations de Squarzoni :


 

Citation:
Pour construire et alimenter son récit, Philippe Squarzoni a rencontré de grands spécialistes qu'il a ensuite mis en scène dans son album.

Le GIEC : Groupe d'experts Intergouvernemental sur l'Évolution du Climat créé en 1988 à l'initiative de deux organisations des Nations Unies, le PNUE (branche environnement des Nations Unies) et l'Organisation Météorologique Mondiale (OMM).



L'avis de Jean Jouzel ("climatologue, directeur de recherche au Laboratoire des Sciences du Climat et de l'Environnement. Vice-président du groupe de travail du GIEC sur les éléments scientifiques du changement climatique, il a reçu avec Al Gore et les autres membres scientifiques du GIEC le Prix Nobel de la Paix en 2007.":


"Quelle merveilleuse façon de transmettre ces connaissances accumulées par notre communauté scientifique mais que nous avons du mal à partager, de décrire ce monde vers lequel nous allons irrémédiablement si rien d'efficace n'est fait pour limiter l'ampleur de notre réchauffement, et de donner ainsi vie à notre cri d'alarme. (...) Je suis vraiment admiratif vis-à-vis de la très grande érudition de Philippe Squarzoni sur l'ensemble des facettes du problème climatique. Évolution passée de notre climat, aspects scientifiques du changement climatique lié aux activités humaines, impacts attendus et solutions à mettre en oeuvre, tous ces volets sont abordés en s'appuyant sur une connaissance parfaite acquise à travers une lecture de la littérature la plus récente et des échanges avec des scientifiques impliqués dans ces domaines de recherche. Il en résulte un ouvrage extrêmement bien documenté et cela est évidemment essentiel pour la perception du message qu'il délivre. Mais le principal mérite tient bien entendu à sa qualité narrative et à celle du dessin. Un véritable régal."

Partager cet article

Repost 0
Published by Colimasson - dans Bande dessinée
commenter cet article

commentaires

lunch 09/04/2013 22:16

Chouette billet, très complet et dans lequel je retrouve bien ma lecture, mes questionnements, mon confort de vie et mes contradictions :)

Mo 11/03/2013 08:22

"Dol" est un pavé, comme "Saison brune". Les autres albums dont je te parlais ont une pagination beaucoup plus modeste ;)
J'ai eu les yeux plus gros que le ventre oui. C'est le problème que je rencontre à chaque fois quand je découvre un auteur qui me plait ^^
Je m'apprête à reproduire la même chose avec Yasmina Khadra ^^

Colimasson 12/03/2013 07:46



Aïe aïe aïe ! Ne recommets pas cet impair !! Tu risques de frôler l'overdose encore une fois ! Mais je comprends ce que c'est d'être une lectrice entêtée... ;)



Mo 10/03/2013 08:59

Je souhaite lire "Dol" depuis un moment. Il parait que c'est un très bon album.
Ensuite, j'ai eu la même réaction que toi après la lecture de "Saison brune". Squarzo m'a convaincue. Du coup, j'ai acheté "Torture blanche" et le diptyque Guarduno/Zapata. J'ai apprécié ces deux
documentaires mais j'ai tout de même ressenti une certaine lassitude. Cela ne tient pas à la nature des propos de l'auteur (toujours très argumentés et très "pédagogiques") mais plus à la
composition graphique. Ce que j'avais trouvé original dans "Saison brune" (insertion de visuels issus de l'imagerie collective, sobriété du dessin etc), je l'ai retrouvé dans tous ses ouvrages. Du
coup, je n'ai pu m'empêcher de ressentir une petite lassitude... Si tu lis un autre de ses albums dans un futur proche, je te conseille quand même d'attendre un peu pour lire les autres. Histoire
de préserver ce plaisir de lecture ;)

Colimasson 11/03/2013 08:14



Je prends en note le conseil... tu as peut-être eu les yeux plus gros que le ventre en te lançant tout de suite après dans la lecture de ces deux albums ? Ca fait beaucoup d'un coup, d'autant
plus qu'ils doivent être aussi denses que Saison Brune.


Je me note Dol pour la prochaine lecture, mais pas tout de suite alors. ;)



Mo 09/03/2013 19:23

Un album utile et qui n'a pas eu assez de lecteurs :)
Je vois que cette lecture a eu le même effet sur toi que sur moi !

Colimasson 10/03/2013 08:49



Je ne m'attendais pas à une telle implication personnelle de Philippe Squarzoni. Et c'est cette implication, en parallèle avec les considérations purement factuelles, qui interpelle. Envie de
lire d'autres ouvrages de cet auteur...