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3 janvier 2014 5 03 /01 /janvier /2014 21:04


Dans d’autres temps, en d’autres lieux, la télévision grand public proposait à son audimat des productions de qualité qui ne se targuaient pas forcément d’être obscures. Il suffit de voir les Scènes de la vie conjugale pour s’en rendre compte. Cette réalisation d’Ingmar Bergman fut d’abord diffusée sous forme de feuilleton de six épisodes sur la télévision suédoise. Entre avril et mai 1973, les spectateurs découvrirent chaque semaine une nouvelle étape du cheminement du couple formé par Marianne et Johan. Plus tard, le feuilleton fut condensé en un film permettant d’apprécier une évolution d’ensemble, au détriment du temps de réflexion que laissait à disposition la vacance d’une semaine. Qui souhaite à nouveau s’imprégner des Scènes de la vie conjugale, miroir réfléchissant des réflexions inhérentes à la vie de couple, ressentira rapidement la nécessité de lire le scénario original d’Ingmar Bergman. Tout y est. Sous la forme d’une pièce théâtrale, on retrouvera les dialogues et les scènes du film. Surtout, on pourra enfin prendre le temps de la réflexion. Les Scènes de la vie conjugale sont trop denses pour faire l’objet d’une seule visualisation. Sous la forme feuilletonnesque, il manque encore le temps nécessaire à la compréhension de certaines phrases qui ne révèlent toute leur complexité qu’à la lecture. Ingmar Bergman écrit de manière simple mais le sens de ces phrases révèle finalement beaucoup plus d’acuité qu’il n’y paraît.


La construction de ces Scènes est finement réalisée de manière à ce que chaque spectateur, qu’il soit en couple, qu’il l’ait été voire qu’il l’image seulement, puisse se reconnaître dans l’un ou l’autre des personnages à un moment de leur évolution. Ingmar Bergman balaie un large spectre des rapports de domination et de contrôle, évoquant les sentiments liés à cette hiérarchie tacite et les solutions de fuite auxquelles recourent les personnages. Qu’on soit clairs : la vie conjugale partage peu de choses avec l’amour tel qu’on le définit sous sa forme passionnelle. Tout au plus en reste-t-il des souvenirs qui s’épanouissent en tendresse ou en complicité ou qui se morfondent en perfidie et accusations injustifiées.


Dans la première scène, Marianne et Johan sont confrontés à une journaliste qui les interroge sur leur apparent bonheur conjugal. Ici, cette expression se résume surtout au foyer familial et à la qualité des relations liant réciproquement les parents aux enfants, et les parents face aux enfants. Les repas sont joyeux, les activités se partagent dans la bonhomie, papa et maman se partagent les tâches  et les enfants ne les font pas tourner en bourrique. Malgré quelques corvées familiales –un repas chez belle-maman, des fêtes d’anniversaire trop récurrentes, un séjour avec la belle-famille-, la vie semble plutôt réussie. Peut-être pourrait-elle l’être encore davantage ? Mais la suggestion heureuse fait bientôt déborder le vase de ce qui n’était en fait qu’une tolérance de mascarade. La suite des épisodes révèle les failles d’une vie conjugale moins parfaite qu’elle ne voulait bien le laisser croire.



Ingmar Bergman parvient à rendre compte des jours, des mois ou des années passées entre ses scènes par de simples dialogues à la force d’évocation puissante. Il réussit à captiver par l’imprévisibilité du cheminement de ses personnages. La complexité psychologique d’un être humain est telle qu’elle se suffit à elle-même pour brouiller puis surprendre les attentes. Marianne et Johan ne sont jamais enfermés dans des profils stéréotypés servant à l’illustration d’une thèse. Ingmar Bergman leur a laissé une liberté individuelle toute relative –celle de s’imaginer faire des choix raisonnables et profitables- mais il s’agit de la même liberté que celle que nous possédons. La possibilité de la contradiction leur est également laissée et on voit Marianne et Johan tâtonner les yeux fermés vers un idéal qu’ils ne connaissent pas, empruntant une voie qui se révèle être un cul-de-sac, retournant en arrière à reculons, se cognant parfois à des portes qui se sont définitivement refermées. La démonstration est nulle ; la compréhension est immédiate. Après s’être vus dans l’interview de la journaliste, Marianne et Johan se sont révélés à eux-mêmes. Ainsi en est-il du lecteur : après s’être reconnu tour à tour dans Marianne et Johan, son couple ou son idéal de couple devient figure mouvante jamais établie, édifice bancal qui peut s’effondrer à cause de soi ou à cause de l’autre du jour au lendemain.


Il est difficile d’imaginer que cette œuvre a pu être réalisée dans les années 1970. Son ton audacieux étonne et donne parfois l’impression qu’il ne serait pas possible de tenir ouvertement les mêmes propos que Marianne ou Johan. S’il est toujours permis d’avouer l’ambivalence de ses sentiments à l’égard de son conjoint (« J’éprouve soudain une telle haine à l’égard de Peter que je pourrais le torturer à mort. Parfois, quand je ne peux pas dormir, je reste dans mon lit à imaginer les méthodes les plus extravagantes pour le faire souffrir »), que dirait-on des propos parfois misogynes de Johan (« As-tu jamais entendu parler d’un orchestre symphonique féminin ? Tu imagines cent dix bonnes femmes avec leurs ennuis de règles devant interpréter ensemble l’ouverture de La Pie voleuse de Rossini ? ») ou de cet aveu de l’insatisfaction sexuelle (« Tu te souviens après la naissance de Karin ? Quand tout à coup, on n’a plus pu faire l’amour. Eh bien on s’est gentiment assis et on s’est réciproquement démontré qu’il n’y avait rien de plus naturel que ça. Que c’était évident après ces deux grossesses coup sur coup. Et ensuite, tous nos raisonnements pour trouver une explication au fait qu’on n’avait plus aucun plaisir à faire l’amour ensemble ») ?


Ingmar Bergman transcende ces Scènes et révèle pourquoi le sentiment conjugal révèle des enjeux d’une telle importance. Après tout, si Marianne et Johan ne sont pas contents, ils n’ont qu’à se séparer. Mais ce n’est pas aussi simple… Lorsqu’on bâtit sa vie sur le concept du couple, on ne peut pas y renoncer sans reconnaître en même temps la vacuité d’une philosophie de vie. En quelques répliques, Ingmar Bergman applique le solipsisme, le fatalisme et le stoïcisme à la vie quotidienne. Mais est-ce seulement pour ces raisons que les Scènes de la vie conjugale édifient avec une telle puissance ? Je crois que sa puissance de fascination tient surtout à son audace. On aimerait pouvoir s’exprimer aussi librement que Marianne et Johan mais on ne le fait presque jamais parce qu’on craint les conséquences de certains aveux –et ainsi que nous le montre Ingmar Bergman, ces craintes sont parfaitement fondées.


« Il y a longtemps qu’on aurait dû commencer à se battre. Tout aurait été beaucoup mieux. »





Citation :
MME JACOBI : Mon mari est quelqu’un de très bien. Je n’ai aucun reproche à lui faire. Il est gentil, rangé. Il a été un excellent père. Nous ne nous sommes jamais disputés. Nous avons un appartement qui est bien et une bonne vieille maison de campagne qui nous vient de la mère de mon mari. Nous aimons tous les deux la musique de chambre, et nous nous sommes inscrits à un groupe de musique de chambre. Nous faisons donc de la musique.
MARIANNE : Mais tout ça me paraît très bien.
MME JACOBI : Très bien, oui. Mais il n’y a pas d’amour entre nous. Il n’y en a jamais eu.


Citation :
Je m’imagine avoir en moi des possibilités d’amour, mais elles demeurent enfermées dans une chambre close. […] Mes sens, je veux parler du toucher, de la vue, de l’ouïe, commencent à me trahir. Par exemple, je peux dire que cette table est une table. Je peux la voir, je peux la toucher. Mais la sensation que j’en ai demeure mesquine et sèche, vous me comprenez.


Citation :
Comment parler de ce qui n’a pas de mot. Comment expliquer que cela m’ennuie de faire l’amour, même si techniquement, tout se déroule parfaitement. Comment expliquer qu’on a envie de te battre quand on te voit toute propre et toute jolie en train de déguster tes œufs à la coque au petit-déjeuner ?


Citation :
Pour s’acheter une sécurité extérieure, ce monde exige un prix très élevé : accepter la destruction permanente de sa personnalité. […] Il n’est pas difficile de déformer dès le départ les tentatives d’un enfant qui veut se faire valoir. Dans mon cas, cela s’est passé grâce à l’injection d’un poison efficace à 100% : la mauvaise conscience. D’abord, vis-à-vis de maman, puis, vis-à-vis de mon entourage et pour finir, mais ce ne fut pas le moindre, vis-à-vis de Jésus et de Dieu.


Citation :
Il faut vivre en sachant que la solitude est totale. Alors, on cesse de se plaindre et de gémir. Alors, on l’a vraiment son assurance et on apprend à accepter l’absurde avec une certaine délectation.

*peinture de Adolf Uzarski
*peinture de Anton Räderscheidt

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Published by Colimasson - dans Livre
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