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5 août 2012 7 05 /08 /août /2012 17:45



La Crucifixion en Rose (tout rapprochement à faire avec le concept de Téléphone Rose serait fortuit…) est une œuvre de grande envergure qui s’ouvre avec un premier volume intitulé Sexus (ici encore, le titre est explicite). Cette trilogie prétend être la somme de l’existence de Henry Miller. En réalité, on comprendra qu’il ne s’agit que d’une somme sélective, bien loin de rappeler tous les évènements de la vie de l’écrivain. Les morceaux mis en premier plan sont surtout ceux qui permettent au livre de mériter son titre.

Ainsi, les premières pages nous présentent un Henry Miller qui ne semble pas être du premier âge –en tout cas pas pour un homme qui prétend écrire le récit complet de son existence. L’écrivain n’est encore qu’un écrivaillon, certes, mais il est déjà marié à Maude –une femme qu’il s’empressera de tromper sitôt nommée dans les pages du livre- et père de plusieurs enfants –qui ne seront évoqués qu’à une ou deux reprises, lorsqu’ils apparaîtront comme des empêcheurs de baiser en rond. Existence monotone dont les origines ne méritent pas d’être évoquées ? Henry Miller marque le début de sa véritable existence avec la rencontre de Mara, une jeune femme simple, complètement insouciante et volage –bien loin de l’hystérique Maude qui, entre pudibonderie et nymphomanie, incarne aux yeux de Miller le prototype de la femme dégénérée. Pourtant, il y reviendra, partagé entre le dégoût et le désir insatiable de se fourrer dans tout ce qui possède des attributs féminins. D’ailleurs, Miller ne se contente ni de Maude, ni de Mara, aussi satisfaisantes que puissent (parfois) être l’une ou l’autre. Rappelons qu’il convient d’honorer le titre du livre… Cinq pages ne s’écoulent pas sans que Henry Miller ne soit assailli par des pensées, des pulsions ou des envies qui lui fassent aussitôt dresser le mât. Lorsqu’il passe à l’acte, il se fait plaisir, aussi bien dans l’acte physique en lui-même que dans les souvenirs qu’il en conserve et qu’il retranscrit par la suite dans de longues pages regorgeant de précisions sensitives. Certains passages sont crus, mais parviennent mal à dissimuler la joie fanfaronne ressentie par Miller à l’idée de se répandre dans une écriture sciemment provocante. Ce côté narquois est parfois agaçant mais Miller est irréprochable : il réussit à représenter la réalité des relations sexuelles dans ce qu’elles ont de plus terre-à-terre, que cela soit plaisant pour lui-même et le lecteur ou non.

Citation:
« Quand je revins au supplice, j’avais l’impression que ma pine était faite de vieux bouts d’élastique. Tous mes nerfs étaient morts, à cette extrémité ; c’était comme si j’avais enfoncé un morceau de suif raide dans un tuyau d’écoulement. Par-dessus le marché, la batterie était complètement à plat ; s’il devait arriver quelque chose, cela relèverait de la noix de galle, de la teigne, de la goutte de pus dans une solution d’émincé de cancoyote. Ce qui m’étonnait, c’est que ça continuait à se tenir levé comme un marteau ; ça avait perdu toute apparence d’outil sexuel ; ça vous avait un air écœurant de machin-truc bon marché droit sorti du prisunic, de fragment d’engin de pêche brillamment coloré…moins l’appât. Et sur ce machin-truc, éclatant et glissant, Mara se tortillait comme une anguille. »



En refusant toute complaisance dans la description des relations qui unissent plus généralement les hommes –en dehors du seul cadre des relations sexuelles-, Sexus apparaît comme un livre qui sonne juste, loin de toute naïveté hallucinée. Publié pour la première fois en 1949, on sent que cette mise à mal de toutes les conventionalités qui régissent habituellement les rapports humains permet également de justifier l’attrait évident que Miller ressent pour l’esprit d’émancipation qui commence à bourgeonner au milieu du siècle passé. En cherchant à revendiquer l’expression libérée et totale de son être, Miller en vient paradoxalement à perdre toute singularité, devenant seulement un des étendards de l’opposition aux normes de son époque. Son comportement, à présent, pourrait être rapproché de la bannière trop connue du « Sexe, drogue et rock’n’roll ». On ne peut pas reprocher à Miller d’avoir anticipé le succès de masse de ce mode de pensée ; il n’empêche, il avait vu faux en pensant qu’il suffirait à lui seul à permettre l’épanouissement des « rejetés de la société bien-pensante ».



Sexus redevient singulier lorsque, entre deux parties de jambes en l’air avec l’une ou l’autre des femelles de son entourage, et une bravade adressée à l’ordre établi (maudit soient le travail et la famille, destructeur de la pure innocence de mon âme préservée !), Miller s’interroge sur son obsession des mots et de l’écriture. Les questions ne sont pas nouvelles : qu’est-ce qui nous pousse à écrire ? quelle absence, quel manque cherchons-nous à pallier à travers l’utilisation des mots ? Les réponses apportées par Miller semblent être le fruit d’une longue maturation. C’est à ce moment-là où l’écrivain se retire de l’action frénétique –sorte de réaction de terreur dans laquelle on le sent obligé de prouver au lecteur qu’il est bien cet homme émancipé qu’il rêve d’être- qu’on sent enfin émerger une individualité à part entière, faite de réflexions et d’expériences singulières. Enrichis de ces passages qui nous permettent de prendre conscience que Miller ne se dupe pas quant à son art, on apprécie alors à leur juste valeur les moments au cours desquels la prose de l’écrivain s’emballe dans des descriptions burlesques et sordides. On n’est jamais loin de l’émerveillement, tant les images que convoque Miller interpellent l’imaginaire du lecteur.

Citation:
« Nous étions maintenant allongés au creux d’une dune de sable suppurante, à côté d’un lit d’herbes puantes et onduleuses, au bord sous le vent d’une route macadamisée, sur laquelle les émissaires d’un siècle de progrès et de lumières roulaient, dans ce fracas familier et sédatif dont s’accompagne la plane locomotion de ferblanteries à cracher et péter, étroitement tricotées à coups d’aiguilles en acier. Le soleil se couchait à l’Ouest comme d’habitude, dans le dégoût cependant, et non dans la splendeur et le rayonnement –pareil à une omelette somptueuse noyée dans des nuées de morve et de glaires catarrheux. C’était le décor idéal pour scène d’amour, tel qu’on le vend ou le loue dans les drugstores, relié cartonné, bonne petite édition de poche. »



En 668 pages, l’écrivain évoque seulement un tiers de ce qu’il juge convenable d’appeler son « existence ». Cette densité tient aux détails et aux anecdotes dont Miller se répand dans un souci d’hyperréalisme qui pousse au voyeurisme.

Plexus et Nexus se profilent à la suite de ce premier volume… Ce serait sans doute risqué de se jeter tout de suite dessus –risque de saturation. Il n’empêche, Henry Miller a réussi à susciter suffisamment d’intérêt pour nous donner envie de le retrouver dans les volumes suivants de la Crucifixion en rose, même s’il faudra sans doute attendre un certain temps afin que l’assimilation de ce premier volume se fasse dans son intégralité…



Miller sait aussi faire bref. En un paragraphe, il réussit à mettre en place une atmosphère qui résume tout l'état d'esprit de son roman :

Citation:
« Un homme traversa la pièce, un grand coutelas sanglant dans une main, tenant de l’autre, par les pattes, un poulet décapité : le sang dégoulinait sur le plancher, laissant une trace zigzagante –comme celle d’une putain ivre qui menstruerait à flots. »


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Published by Colimasson - dans Livre
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commentaires

Cédric 26/08/2012 21:22

Mélange d'attirance et de répulsion pour ce que Miller voulait bien montrer de lui dans ses livres, en ce qui me concerne. Mais l'attirance, ou la curiosité, jusqu'ici, l'a toujours emporté.

Attirance pour sa clairvoyance sur certains sujets, ses saillies contre la modernité ("Le cauchemar climatisé" est un livre intéressant, sur ce thème), et répulsion pour son côté assez
insupportablement m'as-tu-vu en certaines circonstances.

Je n'ai pas encore lu Sexus ni les suivants, mais ce seront surement les prochains, quand l'envie me prendra de le lire à nouveau. Dans le genre autobiographique, son Tropique du cancer m'avait
très fortement séduit.

Colimasson 27/08/2012 10:11



Même sentiment de partage pour moi mais l'attirance domine ce que je considère seulement comme une faible "répulsion".


Le Tropique des cancers m'attend sur les rayonnages... mais peut-être vaudrait-il mieux finir la Trilogie en Rose auparavant ?