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22 mars 2012 4 22 /03 /mars /2012 10:32
 



Swamp Thing, la Créature du Marais, ou comment une histoire plutôt banale de monstre vert feuillu se transforme en un opéra baroque lorsqu’Alan Moore s’empare de la série… Commandé par Len Wein, à l’initiative du titre paru en 1971, Alan Moore s’attèle, dans la suite des épisodes, à revenir sur les origines de la créature…


Alan Moore n’est pas coupable du motif de départ de la série : Alec Holland, scientifique victime d’un attentat dans son laboratoire perdu en pleine brousse, est projeté par le souffle d’une bombe dans un marais croupi. Le temps que cela mijote, il en surgit bientôt une créature verdâtre « plantureuse », dont la carrure et les attributs végétaux peu rassurants ne tardent pas à faire frissonner les alentours. Classique et se distinguant peu des autres productions du même acabit, Alan Moore rapplique dès 1982 pour relever le niveau de la série. Après l’attentat à Holland, attentat à Len Wein : toute la base de l’intrigue est anéantie par un retournement de situation très risqué. Alan Moore a joué gros et risqué de perdre son lectorat, mais il s’en sort avec tout le brio qui incombe à son audace. A partir du revirement qu’il choisit de mettre en place, la série prend une tournure exceptionnelle et les évènements se déchaînent dans un ballet cosmique irréel.


L’imagination d’Alan Moore paraît sans limites. Les dessins aux couleurs acides deviennent des fresques psychédéliques oscillant entre extase et mauvais trip. La poésie surgit des textes au détour d’illustrations glauques et à la thématique noire… Aucun soubassement de la psychologie des personnages n’est laissé pour compte, et la folie dont ils s’approchent et s’éloignent sans cesse trouve un écho évident à la propre démence déployée par Alan Moore dans sa reprise de Swamp Thing. Le délire de l’imagination qui fait perdre les pédales redonne la vie à une série qui se serait fanée si Alan Moore n’avait rien fait pour l’extirper de sa triste banalité.


La créature du marais, bien qu’elle ne soit qu’une plante, emmène son lecteur sur des chemins de traverse fantastiques. Toute aventure est une allégorie qui répond à des fondements métaphysiques plus profonds qu’elles ne le laisseraient supposer de prime abord. Dans des références nombreuses aux plus grands noms de la littérature, qu’elles soient directes ou implicites, Kafka, Freud, Lovecraft ou Poe se retrouvent et apparaissent dans un miroir déformant. Leurs esprits planent au-dessus d’histoires à la fois effroyables et d’une douceur velouté… Les frères « mystère » et « secret » nous engloutissent dans leurs châteaux respectifs, pour nous expliquer par l’allégorie l’existence d’un humanoïde dont la subsistance se constitue des terreurs de chacun. A quelques pas de là, l’errance d’extraterrestres pacifiques permet de confronter la créature des Marais à l’autodestruction généralisée de tous les êtres de l’univers. La cruauté, la peur, la culpabilité et même l’amour trouvent des réponses originales que la créature des marais amène avec toute l’humanité dont elle avait cru être la détentrice. Mais la profonde particularité de son matériel génétique lui confère un regard oblique, non pas fou mais halluciné, qui fait de cette série une œuvre marquante dans le tas foisonnant des comics américains.
Citation:


Il y a les gens. Il y a les histoires. Les gens croient donner forme aux histoires, mais l’inverse est souvent le plus proche de la vérité. Les histoires sculptent le monde. Elles existent indépendamment des gens et dans des endroits vides de vie humaine, il peut exister des mythologies. Les glaciers ont leurs légendes, les fonds océaniques leurs propres romances. Et même ici… Même ici, au cœur de ces fourrés froids et bourbeux qui n’ont d’autres témoins que les crapauds somnolents, chacun accroché à son caillou tel un fœtus extraterrestre, même ici, il y a des histoires. Des histoires qui poussent comme des arbres aux racines enchevêtrées formant un puzzle tourmenté, tortueux, aux ramifications de lierre. Les histoires, ici, ont fleuri de façon difforme, nourries par un sol curieux.

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Published by Colimasson - dans Bande dessinée
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