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16 août 2012 4 16 /08 /août /2012 11:17




Citation:
« Elle avait une vie pire qu’une caissière, au final. Une vie de merde, des horaires d’esclave, toujours joignable au téléphone, le teint toujours brouillé sous le fond de teint, dégradée par la fatigue, la guerre des nerfs et le vide émotif ambiant. »




Heureusement que Bruno ne mène pas une vie pareille. Lui n’oserait jamais salir son aura de loser-sympathique en s’accordant avec ce qu’il imagine être les prescriptions fatales de la société. Précisons quand même que Bruno est un paranoïaque : non seulement il craint de sortir et de se mêler aux autres gens, mais en plus, il est persuadé que la société veut le contraindre à rentrer dans le « moule » (formule toute faite permettant de désigner ce que Rousseau, en d’autres époques, avait nommé le « Contrat Social »). Pourtant, malgré sa trentaine largement dépassée, il semble vivre confortablement sans travailler, sans payer d’impôts, sans verser de pension, en fumant des joints et en picolant, sans oublier d’aller à des concerts de groupes cools qui se permettent de lui laver le cerveau en toute impunité (car ils portent des Dock Martens). Incohérence maximale, esprit de rébellion de pacotille : de toute façon, nous étions prévenus : Teen Spirit est un roman écrit par Virginie Despentes. Niveau grande gueule, ça hurle à plein poumons, mais il suffit de gratter un peu et d’analyser les étapes d’une réflexion de pseudo-anarcho-communiste pour se rendre compte de l’énorme artifice que constitue sa « personnalité ».


Il suffit d’évoquer l’intrigue qui constitue la base de Teen Spirit pour sentir que Virginie Despentes ne se ménage pas en ce qui concerne le brassage de stéréotypes et l’esquisse de caricatures. Nous sommes bien loin des réflexions fines et nuancées des écrivains qui ont marqué la littérature (on aurait presque envie d’hurler à Zweig de revenir parmi nous) mais enfin, bon, après tout, Virginie Despentes n’a sans doute pas envie d’associer son nom à quelque caste que ce soit –après tout, elle est un esprit libre et rebelle.


Bruno, donc, est un pauvre loser trentenaire. Sans emploi, il justifie son inaction en prétendant écrire son prochain chef d’œuvre. En réalité, il passe surtout ses journées à regarder la télé, à boire des bières et à fumer. Lorsque sa crétine de copine rentre le soir, après une journée de travail à la con, il ne comprend pas pourquoi elle est de mauvaise humeur et ne vient pas lui faire des bisous dans le cou. De toute façon, elle est cinglée : elle est végétarienne et n’aime pas se défoncer comme une vraie épicurienne. Alors que Bruno est plongé dans cette situation désespérante, une de ses anciennes conquêtes, Alice, l’appelle. Rendez-vous est donné. Bruno se demande si son sex-appeal a un quelconque rapport avec ce rencart. En fait, non. Subitement, après treize années de silence, Alice a décidé de lui annoncer que sa fille, Nancy, est le triste produit d’une de leurs anciennes unions alcoolisées.
Badaboum ! Bruno-papa a la tête qui tourne, et pour une fois ce n’est pas à cause de la bière. Il rentre chez lui, allume la télé et régresse à travers les dessins animés. Le monde lui apparaît soudain comme maléfique.


Pour que le livre ait un quelconque intérêt, Virginie Despentes imagine que ce serait rigolo de faire se rencontrer Bruno et sa fille Nancy, une adolescente de treize ans, l’âge difficile en joggings-baskets, genre qui se la pète, qui écoute du Britney Spears et qui aimerait pouvoir traîner dans le métro toute la journée. Pourtant, malgré l’incompatibilité de ces deux caractères rabougris, Bruno et Nancy s’entendent super bien. On aurait dû s’en douter : tous deux sont de pauvres marginaux isolés d’une société tyrannique représentée par la mère Alice. Et de s’acharner sur cette pauvre femme fatiguée qui travaille, qui ramène des sous à la maison mais qui –ô, offense suprême !- n’a pas le temps de jouer aux Petits Poneys avec sa fille.

Puisque Virginie Despentes est un écrivain engagé, imaginons plusieurs causes qu’elle a souhaité défendre en écrivant ce torchon :

- Critiquer l’éducation traditionnelle qui étouffe la liberté et la joie des petits enfants rigolos ? ( « Autant le punk-rock s’était avéré être une formation désastreuse pour la vie réelle, ne préparant ni à l’obéissance ni à la compétition ni à la résignation ni aux refoulements exigés ; autant c’était une bonne école pour s’occuper d’une petite fille et ne pas chercher à l’amoindrir sous prétexte qu’il y a des cases et qu’il faudra bien qu’elle y entre. »)
- Faire l’éloge du mode de vie larvaire de son personnage Bruno, en l’opposant à l’activité frénétique de cette vieille sorcière d’Alice ?
- Porter un jugement moral sur le fonctionnement de notre société moderne et sa tendance à la corruption des jeunes esprits innocents ? (« Bouffer le cerveau aux moins de douze ans, s’assurer qu’ils prennent l’habitude de boire ce qu’il faut e coca par jour, pénétrer tous les crânes des gosses pour y enfoncer des mensonges : le bonheur, c’est être conforme, ça s’obtient en se payant des trucs, et pour ça il faut obéir, rentrer dans tous les rangs, que rien ne dépasse de non monnayable, et surtout ne jamais faire chier, être convenable c’est être heureux et être le premier, y’a pas mieux. »)
- Dresser le portrait d’un père idéal tel que Virginie Despentes n’en a jamais eu mais tel que son cœur éploré le réclame à corps perdu (attention, analyse psychanalytique proche) ?


Quoiqu’il en soit, Virginie Despentes a abandonné la défense de la cause féministe qu’elle avait amorcée dans King-Kong Théorie. Dans Teen Spirit, les femmes en prennent pour leur grade. Elles peuvent être belles et cruches (« Elle était née comme ça : superbe. Idiote au point où ça en devient poétique et troublant. L’imaginer lâchée dans ce monde avec sa cervelle amoindrie et les nichons qu’elle se payait la rendait follement excitante. Perpétuellement en danger, menacée et ayant besoin d’un homme. Elle m’écoutait avec une telle avidité, riant généreusement à n’importe quelle pauvre blague, que je me suis demandé un moment si elle ne me prenait pas pour quelqu’un d’autre. ») ou moches mais puissantes lorsqu’elles tentent de rivaliser avec les hommes sur le plan professionnel et social. Heureusement, auparavant déjà, King-Kong Théorie nous avait habitué à la déception.


Pas de hauts espoirs avec Despentes : on se contente d’un style d’écriture limpide (pour ne pas dire pauvre) et simple d’accès (pour ne pas dire débile), qui met en place une intrigue compréhensible (sans intérêt) sans pour autant se montrer divertissante. Teen Spirit est accessible aux personnes souffrant d’Alzheimer (les phrases dépassent rarement les cinq mots) ou aux enfants qui viennent d’apprendre à lire (il n’y a pas de mot compliqué ni de tournure syntaxique complexe). Entre deux livres enrichissants, Teen Spirit fera office de rigolade légère –aération du cerveau garantie.


Dommage que Virginie Despentes n’assume pas la fonction débilitante de son roman : aurait-elle envie de se hisser sur l’échelle de prestige des écrivains en proclamant plutôt qu’elle se prend pour l’évangile féminine des lettres françaises ? Ce n’est pas très punk-rock… On aurait préféré qu’elle avoue sans honte qu’elle cherche seulement à faire parler d’elle, à vendre des livres et à faire rigoler son lectorat, plutôt qu’elle prétende prêcher la bonne parole de la rébellion de masse. Vous pas avoir compris ? Heureusement, toute la pensée de Virginie Despentes est résumée, dans le fond et dans la forme, dans cette phrase qui vient clore Teen Spirit :

Citation:

« Le peu qu’on ait qui vaille vraiment, s’en réjouir vite et pas se tromper. »



Synthèse parfaitement réussie. On ne se réjouit pas, et on balance le bouquin aux oubliettes.

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Published by Colimasson - dans Livre
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commentaires

zazy 17/08/2012 17:44

Une auteure très décevante

Colimasson 18/08/2012 10:55



Contente que tu partages mon avis ;)