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9 juillet 2012 1 09 /07 /juillet /2012 10:18




Après des siècles et des siècles, Ménandre a perdu toute sa réalité d’être humain : il ne représente plus que son œuvre, tournant majeur de la comédie grecque antique. Après de nombreuses exploitations de ce que l’on appelle aujourd’hui la Comédie Ancienne, apparaissent peu à peu de subtiles variations qui constitueront les caractéristiques de ce que l’on nommera plus tard la Comédie Nouvelle. Lire les pièces de Ménandre permet d’en obtenir un bon aperçu puisqu’il fait partie des principaux auteurs de ce genre que nous connaissons encore.

Le Théâtre de Ménandre regroupe ses pièces parmi celles qui ont réussi à traverser les siècles depuis presque deux millénaires et demi. Il s’agit déjà d’une preuve irréfutable sinon de leur qualité, du moins de leur pertinence –mais une pertinence confirmée au fil des âges est forcément un signe de qualité. Certaines pièces nous sont parvenues dans leur intégralité : nous pouvons citer « Le Bourru » ou « Le Bouclier »… D’autres sont fragmentaires. Parfois, il n’en reste qu’une ébauche de quelques lignes. L’ouvrage n’oublie pas d’inclure ces extraits qui nous renseignent d’une part sur la productivité de Ménandre, d’autre part sur la récurrence des thématiques et la similarité des constructions d’intrigue.

En effet, Ménandre écrit des pièces comme Queneau se livre à ses exercices de style : toutes se conforment à une problématique qui varie peu. Le mariage espéré par l’un ou l’autre des personnages pourra-t-il se concrétiser ? Les obstacles sont financiers ou familiaux. Les manières d’y remédier trouvent un peu d’originalité puisque la ruse des personnages est souvent sollicitée et s’accompagne d’une inventivité et d’une absence de valeurs morales qui leur font construire des scénarios précurseurs du plus alambiqué des vaudevilles !

Un exemple de ces histoires à imbroglios :

Citation:
« L’esclave est là pour lui expliquer que le voisin est en fait dupé par son fils qui lui a dit que la courtisane était aimée par l’autre garçon et que lui-même désire épouser la fille du voisin, récemment reconnue. Le vieillard accepte alors de payer la somme prétendument réclamée par la courtisane comme remboursement du prêt, et cela, pour que la ruse qu’il a réclamée antérieurement soit parfaite, par l’intermédiaire de son propre fils ! »
(Le Bourreau de soi-même)


La Comédie Nouvelle serait plus policée, plus correcte que la Comédie Ancienne ? Elle reste toutefois encore brute de mœurs et de paroles, ceci avec le plus grand naturel qu’il soit. Certes, la lecture de Ménandre ne froissera pas les esprits, mais il serait injuste de passer sous silence les multiples provocations et injures que se lancent les personnages. La brutalité va de pair avec l’imprévisibilité et crée des situations dont le comique frôle souvent l’absurde. Moschion a un problème ? Qu’à cela ne tienne, il suffit de le régler d’un bon coup de poing. Lorsque les dieux sont invoqués dans ces querelles de chiffonnier, on franchit aisément le burlesque.

Citation:
NICERATOS : […] Déméas
Est un bousier. Par Poséidon et par les dieux, il lui en cuira
De sa grossièreté.


Autre signe qui nous prouve que Ménandre n’est pas si policé qu’on voudrait bien nous le faire croire : il assigne aux esclaves des positions qui les détachent de leurs rôles minables habituels en les amenant à contester la hiérarchie établie. Grâce à eux, l’action prend des tournures moins réglementaires. Parce qu’ils ont peut-être l’habitude de fréquenter les chemins de traverse plutôt que les voies royales, leur manière de raisonner sème le trouble et propose une vision des choses peu orthodoxe. L’esclave, représentant de la vie privée, nous permet également de constater le glissement opéré entre la Comédie Ancienne et la Comédie Nouvelle : si la première se déroulait surtout dans les espaces publics et politiques, la seconde ne se préoccupe absolument pas des affaires qui peuvent être au centre des préoccupations du Forum. Ici, la vie se limite au cercle du privé, à la sphère des parents et des amis, et cela suffit amplement. Les nœuds et implications de ces seuls liens sont déjà assez enchevêtrés pour qu’une nouvelle sorte de difficultés ne vienne se rajouter au reste. D’ailleurs, cette complexité des intrigues qui n’hésite pas à confondre les identités, ne tarde pas à lasser. De pièce en pièce, on a souvent l’impression d’être confronté à la même trame. Pas de grande surprise quant à la problématique et à son dénouement. Heureusement, Ménandre se rattrape et se fait partiellement pardonner en variant les modes de résolution de ses problématiques. Ce que l’on aurait pu prendre pour un manque d’originalité ne serait peut-être qu’une manière pour Ménandre de réfléchir à la diversité de la vie, que prouvent les multiples variations qu’il propose à la résolution d’un seul et unique problème. A moins qu’il ne s’agisse, plus prosaïquement, de plaire au spectateur tout en lui évitant la lassitude propre à la confrontation répétée de ce qui a failli n’être qu’une seule et même pièce de théâtre…


Source d'inspiration pour Céline ? Wink

Citation:
SMICRINES : […] Pour les gens sensés,
Il n’y a qu’une vertu devant l’absurdité : la fuite, toujours.
(L’Arbitrage)



Quelques autres extraits alléchants...

Citation:
HABROTONON : […] On dirait un misérable philosophe
A le voir avec son air sombre de triple malheureux.



Citation:
CNEMON : […] Mais voyez leur façon de sacrifier, à ces brigands !
Les bourriches qu’ils apportent, les bonbonnes. Ce ne sont pas les dieux
Qui les préoccupent, mais eux-mêmes. L’encens, voilà une pieuse offrande.
C’est comme la galette d’orge : tout profit pour le dieu quand le feu
Toute entière la consume. Mais, avec eux, c’est le croupion
Et la poche de fiel, des morceaux immangeables, que les dieux
Se voient offrir ; tout le reste, ils l’engloutissent.
(Le Bourru)

 

Dans l'ouvrage que je viens de lire, Alain Blanchard écrit une introduction qui nous éclaircit sur certains aspects de l'oeuvre de Ménandre.
Quelques extraits :

Citation:
« On est amené à faire ainsi une observation capitale : dans les comédies de Ménandre, tous les personnages peuvent faire rire ou sourire, sauf un, et ce personnage, c’est la jeune première. […] Esclavage et prostitution risquent d’être son avenir. Bref, sans cesse est rappelée, à cette occasion, la précarité de la condition féminine. Ce qui achève alors de désarmer la malignité éventuelle du spectateur, c’est que la jeune première est vertueuse. Ce qui est particulièrement touchant, c’est que toujours, au fond de son malheur, elle aspire, avec humilité, à un avenir meilleur. Le spectateur ne peut que le lui souhaiter, et elle devient ainsi un guide vers le bonheur. »



C'est vrai, mais ce personnage de la jeune première est en même temps toujours très fade. Si elle est protégée du rire moqueur des spectateurs, il est difficile de trouver le moindre intérêt à son existence (sinon dramatique...) attentif

Alain Blanchard invoque Vuilledin à propos de la fonction du rire dans la comédie de Ménandre :

Citation:
« Abandonnée à son cours normal, la colère exige un châtiment qui donne satisfaction à la demande de la faculté de sentir. En revanche, frustrée si elle s’arrêtait au mépris, cette dernière doit trouver une issue et sa chute soudaine se frayer accès à notre conscience. Le rire est précisément cette sanction que nous donnons à l’illusion. Il est la punition subjective et symbolique qui s’attache à l’illusion méprisée, puisque notre colère tombée a renoncé à un châtiment objectif et réel. »



Et en conclusion, une tentative de définition de l'oeuvre d'art réussie ?

Citation:
« Dans l’œuvre d’art réussie, la confusion qui est celle de notre vie de tous les jours cède à la clarté des lignes ; les forces de désordre sont dominées et la diversité la plus grande se résout finalement dans l’unité. »



Pourquoi pas... Je la trouve plutôt pertinente !

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Published by Colimasson - dans Livre
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