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12 novembre 2012 1 12 /11 /novembre /2012 20:27





La meilleure partie de Trash Circus, c’est son exergue :


« La plupart des gens ne se distinguent en rien. La plupart des vies ne mènent à rien. Pourquoi ne pas l’accepter ? »

(Joyce Carol Oates)


Ceci étant dit, il vaudrait mieux refermer tout de suite ce livre et se lancer, par exemple, dans la lecture de Joyce Carol Oates. On éviterait ainsi de perdre son temps et de se laisser démoraliser par les prétentions psychopathologisantes d’un frimeur de faible acabit.


On assimile très vite le personnage de l’histoire, Frédéric Haltier, à l’écrivain Joseph Incardona dans leurs tentatives désespérées de se donner un genre sans y parvenir. Si, au début, on ose espérer que la lecture de Trash Circus nous permettra d’accéder à l’univers singulier d’un auteur, de nombreuses maladresses -dont Joseph Incardona semble fier puisqu’il n’hésite pas à les répéter- viendront nous convaincre que tel n’est pas le cas et que nous avons plutôt affaire à un croisement raté entre du Bret Easton Ellis –moins l’humour cinglant-, du Michel Houellebecq –moins l’autodérision- et du Frédéric Beigbeder –moins le recul critique. Les grandes forces négatives s’affrontent et de ces trois références, on ne retient que la caractéristique la plus dénuée d’intérêt : la complaisance d’un abruti qui se plaît à s’ensevelir de merde tout en s’évertuant à jurer que le monde est pourri –car il fait de son cas une généralité- et qu’en conséquent, une grosse bombe atomique ferait bien de tomber à la surface de la planète pour tout anéantir.


Joseph Incardona alterne entre fureur adolescente et envolées lyriques pour décrire un monde décrépi –paradoxe extrême que cette rage juvénile lorsqu’il s’agit de dénoncer, justement, les comportements bovins d’une jeunesse que Frédéric Haltier semblerait vouloir exterminer :


« Les groupes de jeunes sont des grappes de consommateurs, iPod Nanon aux oreilles, iPhone au bout des doigts, le pouce flexible qu’arrête pas de tapoter sur les touches de leur merde, s’envoient de messages débiles, fans de la « Star Ac’ », fans de rappeurs à la con, banlieue pourrie, vie pourrie, avenir pourri, dents bientôt pourries, tout ça finira en kebabs, en graisse et en frustration. Miroir aux alouettes de l’hypercentre à consommer : fringues, multimédia, bouffe, bêtise. Hypercentre de la frustration, ils sont juste bons à enrichir les multivitaminés du libre-échange, à se faire baiser dans les grandes largeurs… […] On a photographié Mars, mais on nous a fait revenir au Moyen Âge. Sans plus d’espoir d’aller vers quelque chose, non, la fête est finie, tous ces SMS, ces mails, ces putains de messages perdus dans le cosmos, du vent. Quand on sera morts, où seront-ils stockés, qui lira ces mots inutiles, ces instants perdus dans l’air climatisé, au milieu des soldes, des déstockages, des flirts au Carrefour, la poésie foutue, l’amour foutu, le respect, le travail, la solidarité… Tous responsables : médias, politiciens, multinationales, FMI, banque centrale, citoyens, parents, ados, profs, gauche, droite, centre, haut, bas […]. »



Verve porteuse d’une charge sociale foudroyante pour qui ne serait pas sorti de chez lui et n’aurait ouvert de livres depuis son apparition sur Terre –verve qui frôle la poésie, même si le personnage ne semble pas vraiment apprécier ce genre littéraire (référons-nous, par exemple, à ce propos glané au hasard des pages du livre : « Fuck Prévert, fuck la poésie. »)


Peut-être l’auteur préfère-t-il Michel Houellebecq ? Certains passages s’apparentent presque à du plagiat, entre les informations encyclopédiques placées de guingois à la manière de la Carte et du territoire (« Dans l’église Sainte-Geneviève, chou comme tout ("L’église Sainte-Geneviève est constituée par la juxtaposition d’une petite église romane du XIIIe siècle, placée au sud, et d’une plus grande église gothique édifiée aux XVe et XVIe siècles. Dans la sacristie se trouve le portail qui était la porte d’entrée de l’église romane"), baignée d’histoire de France, de roi Machin et de reine Blanche, j’ai froid aux pieds. ») et le dégoût de la famille –principalement du père- qui permet au jeune héros du livre de se parer de l’aura d’un enfant maltraité (« Depuis combien de temps je ne te vois plus, papa ? Cinq ans ? Six ? Trois fois en quinze ans au total. On avait décidé qu’on serait morts l’un pour l’autre, mais non, tu vois, il y a toujours ce carcan familial à endurer, social, administratif, les « autres », ces putains d’autres qui t’obligent à continuer la mascarade du lien affectif »), on comprendrait que Michel Houellebecq crie au plagiat –quoique lui ne se serait peut-être pas osé à la critique sociale facile et à côté de la plaque.


Voudrait-on en savoir plus, d’ailleurs, sur les opinions politiques de Frédéric Haltier ? Le tout peut être résumé en une phrase : « Pas de carte d’électeur, jamais voté de ma vie, gauche ou droite, même saloperie ». Les difficultés d’élocution du personnage se retrouvent à d’autres occasions : « Mais on a tué la nature. Pourtant, la nature est toujours là. Hormones, testostérone. C’est notre paradoxe, le prix à payer. D’ailleurs, certains paient le prix fort et obtiennent très peu ». Que doit-on en conclure ? Les pensées du personnage sont-elles vraiment si embrouillées qu’il n’arrive pas à les exprimer ? Ou traduisent-elles l’esprit brillant d’un génie qui ne s’exprime qu’à travers l’usage de l’anacoluthe ?


On se sent également flouté par rapport au contenu de Trash Circus en lui-même. La quatrième de couverture nous parlait d’un personnage évoluant à la fois dans la sphère cynique de la télé réalité et dans l’univers houleux des hooligans. L’un et l’autre devaient se réunir dans une apocalypse tourbillonnante dont le lecteur sortirait forcément chancelant. Coup de pub. Tout bien résumé, le livre tient dans cette superbe phrase extirpée de Frédéric Haltier lui-même : « Foutre, pipi, caca, on n’en sort pas ». En effet, Frédéric Haltier se plaît énormément à jouer au macho qui use de sa queue comme d’un lasso –s’il fallait en parler sérieusement, on dirait que c’est drôle parce que tout à fait inoffensif- ; à cracher dans la bonne soupe qui le nourrit ; et à faire exprès de se mettre dans des pétrins tous plus idiots et grotesques les uns que les autres.


On sort de ce livre étourdi par sa stupidité, tout à la fois ravi et étonné du dénouement final. Ravi parce que Trash Circus ne pouvait pas se terminer autrement. Etonné parce que Trash Circus aurait dû s’ouvrir sur ce dénouement, et on se demande pourquoi Joseph Incardona n’y avait pas pensé.

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Published by Colimasson - dans Livre
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