Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
25 août 2012 6 25 /08 /août /2012 11:56
Trois essais sur la théorie de la sexualité (1924)




Publiés pour la première fois en 1905, les Trois essais sur la théorie de la sexualité firent l’objet de quatre remaniements par un Sigmund Freud toujours vigilant à faire en sorte que ses travaux s’adaptent à l’évolution de la psychanalyse au cours du siècle passé. Le livre nous est proposé dans sa version définitive de 1924. Presque un siècle plus tard, que peut encore nous apporter cette lecture ?


Tout d’abord, une prise de conscience accrue des modifications qui ont affectées le 21e siècle. Si les Trois essais ont pu choquer leurs lecteurs lors de leur publication, alors nous pouvons dire sans exagérer qu’en seulement quelques décennies, nous n’avons pas seulement changé d’époque : nous avons radicalement changé d’univers. Le lecteur d’aujourd’hui qui espère du dérangeant sera déçu. L’idée neuve qui a fait la notoriété du livre –à savoir la théorie de la sexualité infantile- est connue de tous au moins depuis que les concours des mini Miss France existent.


Le plus intéressant de ces essais se révèle lorsque l’on suit le développement de la réflexion de Freud qui tente d’imbriquer la psychanalyse dans les ressorts de la sexualité de l’individu. Désirant perfectionner ses outils de médecin, il semble chercher à créer un nouvel instrument qui lui permettra de mettre à jour les mystères des névroses qui accablent les individus. Qu’une grande partie de celles-ci soient provoquées par des mécanismes d’origine sexuelle n’a rien de plus déshonorant ou de plus impensable qu’une quelconque autre explication. Quant à savoir si TOUT est lié à la sexualité, Freud n’y répond pas. Bien sûr, il se consacre uniquement à l’étiologie sexuelle dans ces essais, mais il s’agit d’un travail spéculatif à mettre en rapport avec les autres travaux réalisés par ailleurs. On comprendra alors que la pensée de Freud n’est pas aussi étroite qu’on veut bien nous le faire croire, et que sa conception de la « sexualité » couvre un domaine plus vaste que celui qu’on veut habituellement bien considérer.


Comme souvent, Freud observe des cas de déviation pour aborder le sujet de son étude. Ici, il s’attache aux déviations de la pulsion sexuelle relative à son objet et/ou à son but et se demande si ces dispositions sont innées ou acquises.
En observant les névrosés, il réalise que chacun possède une disposition à la perversion, et que la névrose est apparue suite au processus du refoulement. Le refoulement intervenant après l’enfance, Freud pense alors que les dispositions originelles sont à chercher chez l’enfant. Chaque déviation de la vie sexuelle serait une marque d’infantilisme. Bien sûr, dans sa grande souplesse d’esprit, Freud n’oublie pas de préciser que ces dispositions originelles sont en coopération avec les influences de la vie.

Freud s’attarde alors longuement à décrire la vie sexuelle de l’enfant qui mène au choix du sujet de la pulsion sexuelle de l’adulte. Cette vie sexuelle est découpée en plusieurs phases, dont une phase de latence qui permet le développement d’intérêts de type social ou culturel, par exemple. On distingue également la phase orale, la phase anale (sadisme) et la phase génitale. Cette vie sexuelle n’est pas encore centrée. Sans s’en tenir exclusivement et mot-à-mot aux propos de Freud, on admettra que ses descriptions font écho à certaines réalités, qu’il faut ensuite adapter au cas par cas. En aucun cas ce qu’écrit Freud ne mérite d’être rejeté en bloc ou tourné au ridicule.

L’origine des névroses serait ensuite à mettre sur le compte de facteurs exerçant une influence sur le développement sexuel. Il peut s’agir de précocité, d’une perturbation survenant sur la durée des phases ou d’une fixation sur une phase précise.
En-dehors des névroses, un mauvais développement peut conduire à la perversion. Lorsque le travail réussit correctement, l’individu a alors réalisé une sublimation, porteuse de fruits plus ou moins intéressants.


Les Trois essais sur la théorie de la sexualité ne se lisent pas dans l’optique d’engloutir d’une traite la pensée de Freud et de la rejeter ou de l’accepter en masse et dans son intégralité. Il me semble que le principal intérêt de ce livre –outre l’aspect historique instructif sur l’évolution des mœurs au cours du 20e siècle- est de nous faire réfléchir sur notre propre rapport à la sexualité : comment l’acceptons-nous ? que peut-elle dire sur notre façon d’interagir avec le monde ? sur notre vécu ? quelle place occupe-t-elle réellement parmi les hommes ? Freud a pris son courage à deux mains pour mettre en vue de tous cet élément primordial de la vie privée qu’on se refusait alors à aborder dans la vie publique.


Enfin, parce que Freud était aussi un littérateur de talent, ses Trois essais plaisent aussi par le charme désuet de leurs mots et la prudence extrême dont fait preuve le psychanalyste pour aborder des thèmes encore houleux à son époque : l’inversion (je veux bien sûr parler d’homosexualité), la zoophilie, la pédophilie ou le sado-masochisme. Autant dire que cette lecture constituerait presque un havre d’innocence et de pureté pour le lecteur d’aujourd’hui…

 

Une perle pour les plus romantiques des lecteurs :

Citation:
« Un de ces contacts, celui des muqueuses buccales –sous le nom ordinaire de baiser- a acquis dans de nombreux peuples, parmi lesquels les peuples civilisés, une haute valeur sexuelle, bien que les parties du corps intéressées n’appartiennent pas à l’appareil génital, mais forment l’entrée du tube digestif […]. »



Des interprétations un peu tirées par les cheveux mais qui font preuve -au moins- d'une belle inventivité (et pourquoi pas après tout ?)

Citation:
« Je vois la preuve de ce que certaines secousses mécaniques provoquent le plaisir dans le fait que les enfants adorent certains jeux, tels que la balançoire, et qu’y ayant goûté, ils ne cessent d’en demander la répétition. On berce les enfants pour les endormir. Les secousses rythmiques d’une promenade en voiture ou d’un voyage en chemin de fer impressionnent les enfants plus âgés, au point que tous les garçons du moins rêvent d’être mécaniciens ou chauffeurs. […] Si ensuite intervient le refoulement qui change en leur contraire les préférences de l’enfant, il arrivera que l’adolescent ou l’adulte réagiront par un état nauséeux au balancement et au bercement ; ou encore ils seront complètement épuisés par un voyage en chemin de fer, tandis que d’autres seront sujets à des accès d’angoisse ; il peut en résulter la phobie du chemin de fer qui serait un moyen de défense de l’individu contre la répétition d’expériences fâcheuses. »



Des réflexions esthétiques :

Citation:
« Il me paraît indiscutable que l’idée du « beau » a ses racines dans l’excitation sexuelle, et qu’originairement, il ne désigne pas autre chose que ce qui excite sexuellement. Le fait que les organes génitaux eux-mêmes, dont la vue détermine la plus forte excitation sexuelle, ne peuvent jamais être considérés comme beaux, est en relation avec cela. »



A côté de ça, des passages de grandes audace et intelligence :

Citation:
« Les rapports de l’enfant avec les personnes qui le soignent sont pour lui une source continue d’excitations et de satisfactions sexuelles partant des zones érogènes. Et cela d’autant plus que la personne chargée des soins (généralement la mère) témoigne à l’enfant des sentiments dérivant de sa propre vie sexuelle, l’embrasse, le berce, le considère, sans aucun doute, comme le substitut d’un objet sexuel complet. Il est probable qu’une mère serait vivement surprise si on lui disait qu’elle éveille ainsi, par ses tendresses, la pulsion sexuelle de son enfant, et en détermine l’intensité future. Elle croit que ses gestes témoignent d’un amour asexuel et « pur » dans lequel la sexualité n’a aucune part, puisqu’elle évite d’exciter les organes sexuels de l’enfant plus que ne le demandent les soins corporels. Mais la pulsion sexuelle, nous le savons, n’est pas éveillée seulement par l’excitation de la zone génitale ; ce que nous appelons tendresse ne pourra manquer d’avoir un jour une répercussion sur la zone génitale. D’ailleurs, si la mère était mieux renseignée sur l’importance des pulsions dans l’ensemble de la vie mentale, dans toute l’activité éthique et psychique, elle éviterait de se faire le moindre reproche. »
 

Partager cet article

Repost 0
Published by Colimasson - dans Livre
commenter cet article

commentaires