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15 décembre 2013 7 15 /12 /décembre /2013 09:49




Pourquoi rendre Ubu Cocu ? Après l'avoir rendu Roi, terrassant sans vergogne la famille royale de Pologne, ses nobles et ses moins nobles, sa comptabilité et sa phynance, Ubu, imbu de lui-même, s'aveuglait de sa propre gloire. Un roi rendu cocu, ce n'est pas seulement une histoire d'adultère qui finit mal; c'est aussi l'égocentrisme d'un homme-gidouille incapable de voir ce qui se passe au-delà de sa sphère, plus noblement assimilée au "tonneau" qui radie du "corps hyperphysique". Ubu, déjà cocu, continue de se complaire dans la duplicité de sa personne : "Nous, son isomorphe, sommes beau", cocufiant lui-aussi la mère Ubu, avec un être toutefois trop méprisable pour être relevé: lui-même. L'amour-propre exacerbé peut-il être un crime adultère ?


Ubu Cocu représente le pouvoir borné d'oeillères : incapable de remarquer les évidences, sa colère ne commence à se déchaîner qu'à l'instant où, passant, de rumeurs en chuchoteries malavisées, il se met à lorgner sur le drôle d'enfant dont a accouché la Mère Ubu. Pourrait-il donc être le père d'un Archéoptéryx ? Cette étrange filiation apparaît surtout dans les premières versions de la pièce, lorsque celle-ci s'appelait encore Les tribulations de Priou et L'archéoptéryx. La version achevée d'Ubu Cocu se veut plus concise. L'animal préhistorique devient secondaire et les personnages des frères religieux -le frère Primor en tête-, se volatisent pour notre plus grand regret. La conscience d'Ubu, ce pauvre personnage "couvert de toiles d'araignées", prend en revanche une place plus importante dans les adultères de la famille royale.


Dans le genre impulsif et désordonné, le père Ubu se surpasse. Dans une caisse, dans une chambre ou en Egypte, les lieux se superposent dans le désordre le plus complet. Les personnages secondaires, peu différenciés, se confondent et brouillent l'adultère de la mère Ubu. On se souvient d'Achras et de son traité sur les moeurs de polyèdres, ou encore de Scytotomille et de ses écrase-merdres, mais au-delà de ces apparitions burlesques, leur contribution au cocufiage d'Ubu reste parfois floue. Ubu Cocu se révèle onirique, plus évanescent qu'Ubu Roi mais tout aussi grotesque et sophistiqué à la fois. On se prend à rêver, à la lecture de didascalies surréalistes ("Sans mot dire, il prend siège. Tout s'effondre. Il ressort en vertu du principe d'Archimède. Alors, très simple et digne, en costume devenu plus sombre..."), dont la simplicité n'a d'égale la force de suggestion ("On entend sonner comme pour annoncer un train, puis le Crocodile, soufflant, traverse la scène").


On écoute chanter les trois Palotins : "Ce tonneau qui s'avance, neau qui s'avance, neau qui s'avance, c'est le Père Ubu. Et sa gidouille immense, gidouille immense, gidouille imense, est telle qu'un..." et on se rassure : la gidouille du père Ubu aura peu à pâtir d'une paternité préhistorique.





Citation :
"SCYTOTOMILLE: Voici, Monsieur, un excellent article, quoique innommable, la spécialité de la maison, les Ecrase-Merdres. De même qu'il y a différentes espèces de merdres, il y a des Ecrase-Merdres pour la pluralité des goûts. Voici pour les estrons récents, voici pour le crottin de cheval, voici pour les spyrates antiques, voici pour la bouse de vache, voici pour le méconium d'enfant au berceau, voici pour le fiant de gendarme, voici pour les selles d'un homme entre deux âges."


Chants religieux au-dehors de la cellule. Quand ils ont cessé, Frère Primor se lève et va mystérieusement retirer d'une armoire une pipe et une bouteille.

Citation :
"Il nous est recommandé par les lois de notre couvent de faire chaque chose en son lieu : il faut cracher au crachoir, dormir au dortoir, pisser au pissoir, et surtout copieusement se reficer au réfectoire. Je commets une petite infraction à cette règle en me soûlant hors du réfectoire. Mais le supérieur n'en saura rien. Buvons, et chantons pour nous désopiler la rate."


ou encore...

Citation :
FRERE PRIMOR
Je ne suis point soûl.

On entend sonner une cloche.

Voici les matines. Faisons nos oraisons.
Père Pouilloux,
Dormez-vous ?
Sonnez les matines,
Videz les latrines,
Je suis soûl.


Il roule sous la table. Priou prend les clés.


*peinture de Thomas Rowlandson - Reverendissimo Viro, 18e

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Published by Colimasson - dans Livre
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