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17 décembre 2013 2 17 /12 /décembre /2013 13:28









La lassitude royale fait des ravages. Le père Ubu a obtenu tout ce qu'il souhaitait et a goûté le pouvoir jusqu'à la lassitude. Pour se changer les idées, rien de tel qu'une inversion des hiérarchies. Ubu se mélange les pinceaux (quoique...) et bafouille avec les idéaux stricts de la République pour déclarer sa nouvelle résolution :


"Puisque nous sommes dans le pays où la liberté est égale à la fraternité, laquelle n'est comparable qu'à l'égalité de la légalité, et que je ne suis pas capable de faire comme tout le monde et que cela m'est égal d'être égal à tout le monde puisque c'est encore moi qui finirai par tuer tout le monde, je vais me mettre esclave, Mère Ubu!"


Ladite Mère s'en trouve toute chancelante, comme nous pouvions l'imaginer : "Esclave! Mais tu es trop gros, Père Ubu! " Qu'importe. La liberté d'Ubu, c'est celle de ne rien commettre dans les règles de l'art. Pendant qu'autour de lui, tous cherchent à s'émanciper des carcans de conduite jusqu'alors éternels, Ubu s'agrippe à eux et n'en démord. On pourra nier toute interprétation frauduleuse, il n'empêche, le propos d'Ubu enchaîné est d'une redoutable modernité. Socialement, il ridiculise toutes les dissidences plus conformistes que révolutionnaires en faisant s'agiter trois hommes libres aucunement individualisés :


"Nous sommes les hommes libres, et voici notre caporal. -Vive la liberté, la liberté, la liberté! Nous sommes libres. - N'oublions pas que notre devoir, c'est d'être libres. Allons moins vite, nous arriverions à l'heure. La liberté, c'est de n'arriver jamais à l'heure -jamais, jamais! Pour nos exercices de liberté. Désobéissons avec ensemble... non! Pas ensemble: une, deux, trois! Le premier à un, le deuxième à deux, le troisième à trois. Voilà toute la différence. Inventons chacun un temps différent, quoique ce soit bien fatigant. Désobéissons individuellement -au caporal des hommes libres!"


Politiquement, il démontre la continuité logique marquant la transition du pouvoir absolu à la démocratie. Surtout, et c'est ici que l'on reconnaît le plus l'influence pataphysicienne sur le théâtre ubuesque, la théorie de l'égalité des contraires, développée plus tard par Alfred Jarry, trouve ici sa plus belle illustration. Elle commence à être affirmée ainsi : "La liberté, c'est l'esclavage!" mais trouve toute sa force dans cette affirmation : "Vous savez mieux que moi la théorie de la liberté. Vous prenez celle de faire même ce qui est ordonné."


Dans la préface, la théorie de l'égalité des contraires se justifie ainsi : "Il nous est en effet impossible de concevoir du vrai sans qu'il y ait du faux, et affirmer qu'on peut être dans le vrai, sphériquement parlant (ce qui seul importe), reviendrait à dire que l'on est Dieu. Or, ne l'étant jamais, on ne fait, comme on sait, que tendre à l'être, ne serait-ce que pour être homme un peu -car on ne peut l'être totalement, sinon l'on serait Dieu également". Toute personne habituée à la pensée sceptique comprendra immédiatement la puissance de cet Ubu, plus génial lorsqu'il est enchaîné que lorsqu'il est cocu ou monarque. Les vérités s'égrènent avec toute la force de l'absurde, démolissant jusqu'aux inventions du langage ce que certains croient être les grandes passions de l'âme. L'égalité des contraires s'apparente à une théorie du désenchantement et semble fortement imprégnée de l'influence de Nietzsche, pour ne citer qu'un proche exemple. Mais c'est là aller beaucoup trop loin. Encore une fois, la préface nous rappelle qu'Alfred Jarry fut pour cet Ubu enchaîné le même auteur aléatoire qu'il fut pour Ubu Roi : auteur parce qu'il a su se définir comme tel, auteur parce qu'il a su achever une oeuvre qui s'élaborait lentement depuis des années :


"Une lecture attentive des Paralipomènes d'Ubu laisse soupçonner l'existence d'une première version, ou d'une ébauche d'Ubu enchaîné dès le lycée de Rennes. Divers indices renforcent cette hypothèse: les rapports d'Ubu enchaîné et de Gil Blas de Santillane qui avait déjà servi aux Polonais; la survivance de la toponymie rennaise dans Ubu enchaîné"


Cela n'enlève rien au charme d'Ubu enchaîné. Au contraire, la pièce devient plus poignante : Ubu volontairement esclave de ses sujets se confond doucement avec Jarry involontairement esclave de l'oeuvre rennaise.




Citation :
"ELEUTHERE : Et vous mon oncle. P..., p...ourquoi n'êtes-vous plus mort ?
PISSEMBOCK: Comment, pppourquoi ?"


J'aime cette conclusion : "La liberté, c'est l'esclavage!". Et le paradoxe du père Ubu, plus libre que les hommes libres car il prend la liberté d'obéir aux ordres qu'on lui donne :

Citation :
"LE CAPORAL : [...] Vous savez mieux que moi la théorie de la liberté. Vous prenez celle de faire même ce qui est ordonné."


Dans cette pièce, on apprend le prénom du Père Ubu et de la mère Ubu... on espère aussi apprendre l'âge du père Ubu, mais raté :

Citation :
"LE PRESIDENT: Prévenu, votre âge ?
PERE UBU: Je ne sais pas bien, je l'ai donné à garder à la Mère Ubu, et il y a si longtemps, elle a oublié même le sien."


Et j'ai eu une brève illumination en lisant ce texte. J. K. Toole se serait-il inspiré du père Ubu pour créer son Ignatius Reilly ? la ressemblance m'a paru frappante lorsque j'ai lu ce bref échange :

Citation :
"PISSEDOUX: Il y a de la besogne, si je veux lui battre dos et ventre. Quelle surface!
PERE UBU: Eh! Quelle gloire! Cette lanière obéit à toutes les courbes de ma gidouille. Je me fais l'effet d'un charmeur de serpents."


L'hénaurmité et la complaisance dans cette grosseur vulgaire et amplifiée...

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Published by Colimasson - dans Livre
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