Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
26 janvier 2012 4 26 /01 /janvier /2012 10:10




Sombrer au plus profond de la folie pour s’en débarrasser totalement… Telle fut la voie suivie par Mary Barnes pour retrouver une vie normale, à supposer que la folie est un terme galvaudé qui ne désigne, finalement, rien d’autre que l’état de lucidité et d’honnêteté le plus criant d’un individu.

Mary Barnes est née en 1923 en Angleterre. Son éducation se fera d’une manière aussi convenable que la famille dont elle est issue. Mais en réalité, sous ses apparences irréprochables, la famille de Mary Barnes se cannibalise à force de non-dits, de rancœurs et de frustrations ravalées qui finissent par créer une ambiance délétère. Malgré tout, Mary poursuit sa route et se lance dans une multitude d’activités : elle fait des études d’infirmières, rejoint l’armée britannique en Afrique pendant un an, donne des cours en tant qu’enseignante et connaît une période mystique lorsqu’elle tente de se faire admettre dans un couvent de Carmélites. Il n’empêche, ce flux d’énergie qui se manifeste à travers tous les projets menés par Mary ne parvient pas à surmonter les nombreuses crises de dépression qui n’auront cesse de rythmer sa vie. Les premiers symptômes de la schizophrénie surviennent alors qu’elle a 42 ans. Mary Barnes n’évite pas des périodes d’hospitalisation psychiatrique où on lui fait subir les traitements classiques des électrochocs et de l’insuline, mais ce mode de prise en charge ne lui convient pas. Elle s’informe alors des différents mouvements psychanalytiques, écrivant même à Anna Freud, et finit par être mise en relation avec Ronald Laing, le chef de file du mouvement antipsychiatrique. Au sein de Kingsley Hall, le centre que ce dernier vient de mettre en place, Mary Barnes aura la possibilité de « régresser » jusqu’à des stades primitifs de sa vie affective. Alors qu’on peut croire qu’elle a atteint le point de non-retour, délaissant tous les aspects de sa personnalité sociale pour n’en laisser s’exprimer que ses composantes les plus primitives, les mois et les années nous prouvent au contraire que Mary Barnes renaît de ses cendres. Non seulement elle se retrouve telle quelle l’était avant son expérience de régression, mais en plus les symptômes de la schizophrénie ont disparu. A travers cette mort symbolique, Mary a su se défaire des nœuds de conflits relationnels qui l’avaient emprisonnée jusqu’alors et apprendre ce qui faisait sa singularité et ce qui la distinguait des autres.



Le livre reste un peu trouble lorsqu’il s’agit d’évoquer les premières étapes de la régression. Joseph Berke, psychiatre à Kingsley Hall aux côtés de Ronald Laing, a suivi Mary Barnes sur toute la durée de cette période. Jamais il ne semble avoir encouragé Mary Barnes à suivre telle voie plutôt que telle autre dans la poursuite de sa guérison. Il semblerait que, du début jusqu’à la fin, Mary ait été seule commandant à bord du vaisseau, connaissant instinctivement ce qui lui permettrait de retrouver un équilibre mental, et profitant des conditions de vie et de l’équipe médicale attentive du Kingsley Hall pour mener à bien son projet. Si Joseph Berke parle de régression, ce n’est qu’a posteriori, lorsque Mary, ayant franchi les étapes de sa reconstruction, parvient enfin à mener une vie normale en-dehors de Kingsley Hall. La fonction des thérapeutes de l’antipsychiatrie est alors difficile à définir : servent-ils seulement à permettre à leurs « malades » de franchir eux-mêmes les étapes de leur « guérison », si tant est que ces termes aient encore un sens ? La question reste ouverte. Au-delà de cet aspect, l’antipsychiatrie innove surtout dans la vision qu’elle propose de la maladie, des malades et de la relation thérapeute/patient. Les opinions livrées par Joseph Berke s’éclairent à la lecture du récit de Mary Barnes, qui commence par évoquer le milieu familial dans lequel elle a grandi avant de décrire les étapes de sa régression. Ce regard porté sur le passé permet de comprendre les difficultés présentes de Mary. Elle prouve bien que la folie vient de l’extérieur, mais elle révolutionne le regard porté sur le fou en montrant combien il s’agit, en réalité, de la personne la plus sensible et la plus lucide du milieu pathogène qui l’entoure.

« Le plus souvent, une personne cataloguée comme « malade mentale » est le bouc émissaire sur lequel se déchargent les troubles affectifs de sa famille ou de son entourage, alors qu’en réalité elle peut être le membre « le plus sain » du groupe. »

Ce livre, publié en 1971, a été écrit par Mary Barnes alors que sa guérison était accomplie. Il ne s’agit pas de faire de Mary une femme-dieu triomphante qui vainc dans tous les domaines et s’accomplit à chaque instant de sa vie, mais une femme capable de vivre de manière indépendante, en toute sérénité d’esprit. Capable d’avoir des projets et de mener une vie sociale satisfaisante. Bien sûr, il reste toujours à Mary le regret de n’avoir pas su dépasser son appréhension de la maternité pour fonder une famille, mais cette déception ne vire pas à l’obsession et Mary peut se satisfaire de la reconnaissance dont jouissent ses œuvres d’art jusqu’à la fin de sa vie. C’est dans ce contexte d’un équilibre mental retrouvé que Mary Barnes décrit son parcours. Elle l’analyse avec tout le recul nécessaire et sans omettre de livrer la moindre de ses pensées, aussi impudiques et incorrectes qu’elles puissent paraître. C’est en se montrant franche avec elle-même et avec ses proches que Mary a réussi à se reconstruire, et cette habitude ne l’aura certainement jamais quittée. Le récit de Mary Barnes est entrecoupé de parties écrites par Joseph Berke qui nous permettent de lire son histoire sous un autre angle et d’éclairer notre vision de la folie.

« On me demande souvent : « Mary est-elle guérie, son traitement est-il terminé ? »
En fait, comme le souligne David Edgar dans sa pièce, on « traite » les cuirs et les peaux. Il serait donc plus raisonnable de formuler ainsi les interrogations : « Mary peut-elle se faire facilement des amis et lier connaissance ? », « Peut-elle vivre et travailler d’une manière créatrice ? », « Peut-elle trouver un sens et une satisfaction à sa vie ? ».
Je pense qu’elle le peut. »



The king and the donkey



Ce Voyage à travers la folie est fascinant de bout en bout, non seulement parce qu’il donne à considérer le monde d’une autre façon, mais aussi parce qu’il évoque d’une manière éclairée les difficultés qui naissent de la vie en société et des relations nouées avec autrui. Le ton est parfaitement neutre, objectif : jamais Mary Barnes ne s’apitoie sur son sort ni sur son passé. Lorsqu’elle parle de sa famille, elle ne renie pas son caractère pathogène mais elle ne l’en accuse pas, pas plus qu’elle ne lui en veut de l’avoir rendue si fragile. Quant à Joseph Berke, sa fonction le limite à tenir le rôle de simple témoin. Il accompagne Mary Barnes mais ne cherche jamais à l’influencer ou à la guider suivant ses jugements de valeur ou ses opinions.
La force de ce livre tient en ce qu’il fait la démonstration implacable qu’il est possible d’atteindre la déchéance apparente la plus totale pour se reconstruire. Il montre que la puissance se trouve en chaque individu, que l’épanouissement s’atteint à travers l’autonomie et la lucidité. Appliquée à l’échelle universelle, cette pensée devient une utopie, mais elle est porteuse de promesses si lumineuses qu’il est difficile de ne pas la cautionner.


Partager cet article

Repost 0
Published by Colimasson - dans Livre
commenter cet article

commentaires

py 15/03/2015 17:55

Merci beaucoup pour ce beau résumé et critique, elle m'a aidée à y voir plus clair dans certains éléments du livre.

Claudine 06/07/2014 11:33

très intéressante analyse du livre...cet ouvrage m'a beaucoup aidée...