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20 août 2012 1 20 /08 /août /2012 16:28





Il ne faut pas négliger la puissance d’attraction du titre d’un livre. Celui-ci se serait-il appelé Presseur de papier au temps de la répression communiste, je ne l’aurais peut-être pas ouvert avant longtemps et j’aurais raté la lecture d’un texte qui, bien qu’inscrit dans un contexte politique unique, ne s’épargne aucune réflexion universelle.

Hanta, le seul personnage sur lequel se concentre Une trop bruyante solitude, travaille à la presse d’un entrepôt de vieux papiers. Tous les jours, des tonnes de livres, gravures et paperasses diverses s’abattent sur lui depuis le plafond. Hanta effectue son travail sans se bousculer, s’attirant par la même occasion les plus vifs reproches de son supérieur. Plutôt que de forcer le rythme, Hanta préfère se laisser aller au charme de la découverte des papiers qu’on l’oblige à détruire, mettant de côté les ouvrages qui lui semblent nécessaires ou les gravures et peintures qu’il juge belles. De cette façon, l’employé illettré s’est peu à peu constitué une culture propre, qui résulte à la fois du charme qui s’opère à la rencontre de certains mots ou de certaines phrases, mais aussi de la terreur sourde que suscite la vie dans une société barbare.

Dans la presse où travaille Hanta, le silence et la solitude l’amènent à se sentir comme un démiurge contradictoire, doté d’une volonté propre qu’il ne peut toutefois suivre totalement. Hanta a conscience que sa tâche l’avilit et qu’elle est contraire à ses principes, mais son statut ne lui permet pas de faire autrement que de la poursuivre. D’où un sentiment de culpabilité qui rappelle –dans le fond et dans l’expression- celui qui poursuit Kafka dans la plupart de ses textes. Ce sentiment est sans doute le moteur qui pousse Hanta à ramasser frénétiquement des tonnes de livres qu’il accumule ensuite chez lui, formant des tours et des colonnes bancales qui prennent une allure menaçante, prêtes à s’effondrer, à chaque instant, sur un Hanta épuisé et assommé par les idées. D’autres aspects de la culpabilité surgissent sous des formes différentes. La violence de la vie en société et la répression qu’elle effectue sur ses individus se traduit à travers l’évocation récurrente de la guerre que se livrent les rats dans les égouts de Podbaba. Lorsque des images d’espoir surgissent –avec les tsiganes par exemple-, elles sont aussitôt éludées derrière une réalité grise et implacable.

La deuxième partie du roman prend une tournure plus accablante lorsque Hanta découvre la presse mécanique de Bubny et ses joyeux employés en uniforme, dont les rêves de voyages et de loisirs, ainsi que les goûters de sandwiches et de lait, traduisent pour Hanta la décadence d’une civilisation uniformisée et individualiste :

« Les ouvriers déchiraient les paquets, en tiraient des livres tout neufs, arrachaient les couvertures et jetaient leurs entrailles sur le tapis ; et les livres, en tombant, s’ouvraient ça et là, mais personne ne feuilletait leurs pages. C’était du reste bien impossible, la chaîne ne souffrait pas d’arrêt comme j’aimais à en faire au-dessus de ma presse. Voilà donc le travail inhumain qu’on abattait à Bubny, cela me faisait penser à la pêche au chalut, au tri des poissons qui finissent sur les chaînes des conserveries cachées dans le ventre du bateau, et tous les poissons, tous les livres se valent… »

Les sentiments de Hanta deviennent encore plus contradictoires. On sent un déchirement intérieur face auquel il est difficile de lutter. Le titre du roman se justifie encore davantage dans ce virage.

L’extrême tension de la situation vécue par Hanta ne se propage pas dans l’écriture de Hrabal. Peut-être parce qu’il frôle souvent le désespoir, Hanta ne s’apitoie jamais directement sur son sort. Il se protège en jouant avec l’absurde et la dérision et lorsque ces derniers ressorts ne sont plus possibles, il s’exprime à travers une colère sincère et effrayante. Le talent de Hrabal réside dans sa capacité à glisser d’une situation politique singulière donnée –la répression communiste des années 60 en Tchécoslovaquie- aux sentiments que peuvent universellement ressentir les individus lorsqu’ils se trouvent à la croisée d’un dilemme qui leur ordonne de choisir entre leurs convictions et la virulence de préceptes extérieurs.

« Les cieux ne sont pas humains, mais il y a sans doute quelque chose de plus que ces cieux-là, la pitié et l’amour que j’ai depuis longtemps oubliés, effacés totalement de ma mémoire. »

« Les cieux ne sont pas humains et la vie, hors de moi et en moi, ne l’est pas davantage.»

« Les cieux n’étaient pas humains et moi, c’était plus que j’en pouvais supporter. »

Des phrases lancinantes qui reviennent ponctuellement dans le texte, en réponse au « progressus ad futurum, regressus ad originem » de Hanta, finissent enfin d’angoisser le lecteur en même temps que le personnage. L’impression que le progrès et le recul vont de pair devient une certitude. Hanta nous abandonne finalement dans un monde dangereux, qui oscille sans cesse entre la chute et l’équilibre…

 

 

J'aime beaucoup la présentation du roman par Vaclav Jamek :

Citation:
« Ainsi Hrabal est-il un écrivain qui pardonne à la vie, à cause de la passion et de l'invention infinie que l'homme déploie pour la garder et l'entretenir, à son tour ébahi, ébloui, entraîné par cet acharnement à vivre qui est à la base de tout et qui se passe de justification. »



Citation:
« Profondément choqué sur le plan métaphysique, Hrabal ne porte pas de jugement moral sur la vie : il est proprement le contraire d'un métaphysicien moraliste -aux antipodes, donc, d'un Cioran. Il n'y a aucune visée satirique dans le tableau qu'il donne du ridicule humain ; ce ridicule constitue à ses yeux la preuve la plus vraie, la plus étonnante, quasiment héroïque et absolument émouvante, de l'appétit de vivre. »



Citation:
« La force de la vie chemine dans les petites gens, qui toutefois ne sont pas humbles, car enfin ils se débrouillent, ils font de grands gestes pour effrayer la mort, ce sont des originaux, des inventifs, des fiers-à-bras, de vrais salopards même, peu importe. C'est ainsi que pile et face peuvent rester liées, le foisonnement et la solitude, la légèreté et la gravité, la farce et la tragédie, et que parfois, dans quelques chefs-d’œuvre, on entrevoit le gouffre qui s'ouvre sous nos pas, fussent-ils de danse. C'est le cas surtout d'Une trop bruyante solitude, qui révèle le plus clairement la question à laquelle toute l'œuvre de Hrabal cherche sans doute à répondre : que peut la littérature après Auschwitz ? »



Elle met en valeur le talent humaniste de l'écrivain...

Un des passages du livre que j'ai beaucoup aimé concerne la découverte par Hanta des travailleurs de la presse mécanique. Un autre monde...

Citation:
« Justement, c’était l’heure de la pause, la chaîne s’arrêta, les ouvriers s’assirent sous le grand tableau mural barbouillé de punaises, de liasses de paperasses et d’informations et déballèrent leur goûter ; riant et bavardant, ils arrosaient sans gêne leur sandwiches au fromage et au saucisson de lait et de Coca-Cola, et moi, rien que d’entendre les bribes de leur conversation joyeuse, je dus m’appuyer à la rambarde : j’apprenais, en effet, qu’ils formaient une brigade socialiste du travail ; tous les vendredis, aux frais de l’entreprises, un bus les emmenait dans un chalet des Monts-des-Géants, l’été dernier, ils avaient visité la France et l’Italie, et cette année, projetaient-ils en allumant une cigarette, ils feraient bien un tour en Grèce et en Bulgarie. Et ils s’interpellaient, inscrivaient leurs noms sur des listes et s’incitaient les uns les autres à être tous de la partie. En les voyant se déshabiller à mi-corps pour se faire bronzer aux rayons déjà hauts du soleil, je n’étais même plus étonné ; ils hésitaient sur l’emploi judicieux de leur après-midi : iraient-ils se baigner aux Bains-Jaunes ou jouer au foot à Modrany ? »



Citation:
« Leurs projets de vacances en Grèce m’avaient complètement ébranlé : moi que la lecture de Herder et de Hegel avaient projeté dans la Grèce antique, moi que Friedrich Nietzsche avait initié à la vision dyonisienne du monde, je n’avais jamais pris de vacances. »



Et voilà ce qu'il leur mettrait dans la tête s'il était du voyage :

Citation:
« Si je pouvais partir en Grèce avec cette brigade socialiste du travail, je leur ferais des conférences sur l’architecture et la philosophie, des cours sur tous les suicidés, sur Démosthène, sur Platon et Socrate, si je pouvais les y accompagner… Mais voilà, nous entrions dans une nouvelle époque, un monde nouveau, ça leur passait bien au-dessus de la tête, à ces jeunes gens, tout sans doute était déjà bien différent. »



Il n'empêche, c'est finalement Hanta qui se résigne...

Citation:


« Et je pressai, je pressai avec fureur des paquets anonymes, sans la moindre reproduction de maître ancien ou moderne, je ne faisais que le boulot pour lequel on me payait, fini l’art, la création, l’enfantement dans la beauté, en continuant à ce train-là, je pourrais certainement former à moi tout seul une brigade socialiste du travail avec l’engagement d’accroître de cinquante pour cent la productivité annuelle, et j’aurais sûrement droit aux chalets de l’entreprise, j’irais certainement passer l’été en Grèce, faire en caleçon long le tour du stade d’Olympie et m’incliner à Stagire en l’honneur d’Aristote. Ainsi, buvant directement le lait à la bouteille, je travaillai, inhumain, insensible comme les gens de Bubny, et le soir tout était fini, j’avais tout écrasé, prouvant ainsi que je n’étais pas une nullité. »


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Published by Colimasson - dans Livre
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commentaires

Anis 22/08/2012 08:02

C'est un récit qui semble très fort. La science-fiction a parfois ce talent de pousser à l'extrême un des avatars de nos sociétés et d'en faire une critique sociale assez féroce. Mais dans une
société du futur , y aura-t-il encore des papiers ?

Colimasson 22/08/2012 10:24



Le papier ne peut pas disparaître. Nous y sommes encore trop attachés.Il suffit de le croire pour que ça ne se produise pas !