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31 mai 2013 5 31 /05 /mai /2013 13:08



« L’entrée en fanfare… La grande illusion… C’est fondamental. Et je vais casser la baraque. Ils n’ont plus le sens du drame, tu comprends ? Ils ont oublié leur texte, éblouis qu’ils étaient par les feux de la rampe nucléaire. Je vais leur rappeler tout ça, le mélodrame, le roman-feuilleton. Le grand-guignol. Tu vois, Evey, le monde est un théâtre. Tout le reste n’est que vaudeville. »


Ainsi parla V pour Vendetta. Dans un autre monde, à une époque qui fut un futur proche pour les créateurs de Vendetta –soient les années 1990-, l’Angleterre est une nation rescapée. En 1980 s’est en effet déclarée une guerre nucléaire mondiale qui a détruit les Etats-Unis, l’Afrique et une grande partie de l’Europe. L’Angleterre peut s’estimer chanceuse, seulement victime d’inondations et d’un chaos politique effroyable. Heureusement ? ce chaos cesse bientôt, trouvant résolution d’une manière qui ne sera pas sans nous rappeler une certaine réalité du siècle dernier : la prise du pouvoir par le parti fasciste. Fours crématoires, expérimentations scientifiques douteuses, camps de concentration, extermination des minorités se retrouvent à nouveau, augmentés cette fois des vices de la société moderne : la télésurveillance, le nucléaire, la manipulation des média, la destruction de la culture, la pornographie exacerbée et l’individualisme poussé dans ses retranchements les plus extrêmes.


A tout cela, était-il besoin d’ajouter encore du drame ? Sans doute non. A moins que le mal puisse être contré par un mal de même nature mais plus puissant encore… Telle est l’idée de Vendetta. Retranché derrière son masque de Guy Fawkes, il grimpe dans les coulisses du théâtre du monde et s’empare du rôle de marionnettiste. Une nuance toutefois… là où les marionnettes, habituellement, ne connaissent pas leur soumission à une volonté plus grande que la leur, ici, Vendetta entend bien leur en faire prendre conscience, et il apparaît parfois, sans qu’on ne puisse deviner la date ni le lieu de ses interventions, pour annoncer des intentions plus menaçantes encore qu’une nouvelle guerre nucléaire.



Dans la façon de manier les dialogues et de faire discourir les personnages à laquelle recourt Alan Moore, ainsi que dans le trait graphique et la brutalité des couleurs choisies par David Lloyd, on retrouve ce sens du drame baroque. On craindrait presque que les apparitions de Vendetta soient pompeuses et grandiloquentes, si elles n’étaient pas sans cesse liées aux pressentiments de mort et de destruction qui les sous-tendent et si le personnage n’était pas légitimité, dans son orgueil infini, dans son plaisir machiavélique à manipuler les hommes dans la terreur, par la plèbe minable qu’il s’efforce de transformer. Son but semble être le suivant : rendre la raison aux hommes ou les radier définitivement de la surface terrestre.


Tout est contrôlé chez Vendetta. Depuis la première case de son histoire jusqu’à la dernière, rien ne semble avoir dévié de la trajectoire qu’il avait bien voulu donner aux évènements. Poète par lui-même et par autorité, beau parleur charismatique, mélomane et dramaturge infatigable, il mêle ses arts aux sciences les plus froides et les plus brutales. Parmi celles-ci, n’oublions pas la psychologie qui fait de l’histoire de Vendetta une analyse méthodique de l’esprit des hommes –si méthodique qu’elle rejoint la psychologie dans ses ambivalences les plus contradictoires, terrain apte à l’expérimentation psychédélique.



Comme Vendetta cherche à améliorer l’homme en exacerbant les forces de la destruction, Alan Moore et David Lloyd créent une œuvre sublime, composée de forces contradictoires, où l’homme avili au plus haut point retrouve soudainement plus d’énergie et de pouvoir que le reste de l’humanité. Vendetta a la résilience mauvaise, à moins qu’il ne soit devenu si bon que ses intentions échappent à la compréhension habituelle des hommes. Mais au fait, comment pourrait-on devenir bon lorsque l’on comprend quels évènements l’on conduit à devenir le personnage tragique de cette histoire ?


Dans la même lignée que La Créature du Marais, Alan Moore signe un comics qui peut prétendre à se faire l’équivalent moderne et populaire d’un drame shakespearien.



Citation:
Je me souviens, votre premier jour… Vous descendiez tout juste de l’arbre, les yeux plein d’étoiles, un peu nerveux, un os à la main… On comme par « quoi patron ? », avez-vous demandé… Je me souviens de mes propres paroles : « Vous voyez les œufs de dinosaure, là ? C’est bon… Mangez-en. »







Préface de David Lloyd, 14 janvier 1990 :

Citation:
Il n’y a pas non plus beaucoup de personnages joyeux et sympathiques dans V POUR VENDETTA. C’est un livre pour les gens qui n’éteignent pas la télé à l’heure des infos.




Préface d’Alan Moore, mars 1988

Citation:
Au moment où j’écris ces lignes, en 1988, Mme Thatcher commence son troisième mandat et parle d’un pouvoir conservateur fermement établi au moins jusqu’au siècle prochain. Ma fille a sept ans, et la presse tabloïde fait circuler l’idée de camps de concentrations pour les victimes du SIDA. La nouvelle police anti-émeutes porte des casques à visière teintée noire, comme les œillères de ses chevaux. Ses camionnettes disposent de caméras montées sur le toit. Le gouvernement a exprimé le net désir d’éradiquer l’homosexualité, même en tant que concept abstrait. On en est à se demander quelle sera la prochaine minorité à subir les foudres législatives. J’en vieux à souhaiter de quitter le pays dans les deux ans qui viennent. Il est devenu froid, mauvais, et je ne l’aime plus tellement.
Bonne nuit à l’Angleterre. Bonne nuit à la pop et au V de la Victoire.
Bonjour à la voix du Destin, et à V pour Vendetta.



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Published by Colimasson - dans Bande dessinée
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Mo 12/06/2013 09:38

J'aime beaucoup ce que fait Moore, cette série en particulier. J'avais eu beaucoup de mal à me lancer dans la lecture, je butais sur le graphisme qui n'est pas très facile d'accès (me semble-t-il).
Ensuite, c'est une très bonne critique des dérives de nos sociétés.
En revanche, déçue par l'adaptation cinématographique de V. Le film est à voir pour quiconque n'aurait pas lu la série mais dans le cas contraire, il me semble que le réalisateur dénature trop le
récit originel (à commencer par la personnalité même de V... cette scène du baiser est juste ridicule)

Colimasson 13/06/2013 09:31



Ouuuh ... pas vu le film mais j'imagine très bien une scène de baiser ridicule. Bon, de toute façon, j'avais prévu de le voir quand même... histoire d'avoir un aperçu complet de la série.


En effet, pas facile d'entrer dans l'histoire. Le graphisme est dense, les textes le sont tout autant... ce n'est pas forcément ce à quoi l'on s'attend en lisant une "BD".