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26 juin 2013 3 26 /06 /juin /2013 13:54



Vingt-trois prostituées ? Vraiment ? Autant ? Seulement ? Chester Brown a manipulé l’anonymat avec brio, qui parvient encore, à l’issue de la lecture, à nous faire douter du nombre exact des prostituées qu’il a rencontrées… Les scènes de l’album se focalisent particulièrement sur une douzaine d’entre elles –le nombre invoqué dans le titre doit être revu à la baisse- mais les prénoms cités s’enchaînent inlassablement et on imagine qu’au cours des quinze années sur lesquelles s’étend l’expérience de Chester Brown, il aura connu bien plus de prostituées que n’en annonce le titre –le nombre doit être revu à la hausse. C’est un budget, comme Chester Brown le calcule lui-même :


« Si j’y allais toutes les deux semaines, ça ferait 26 fois par an. 26 multiplié par 160 dollars, ça fait 4 160 dollars par an… ce n’est pas rien. Toutes les trois semaines, ça ferait 17 fois par an. 160 multiplié par 17 égale 2 720 dollars par an. Ça devient déjà plus gérable. C’est sans doute ce que je devais dépenser chaque année quand je sortais avec Sook-Yin. Et on était bien loin des 17 fois par an la dernière année où on était ensemble. »


Et comme le montre ce calcul, le rapport au couple amoureux traditionnel n’est jamais bien loin. C’est peut-être, d’ailleurs, ce qui rend cet album aussi passionnant.





En 1996, alors qu’il vit avec sa petite amie Sook-Yin, celle-ci lui avoue s’être éprise d’un autre homme –ce qui ne l’empêche pas, évidement, d’aimer inconditionnellement son Chester, mais moins passionnément peut-être. Chester ne se sent pas jaloux (« Le fait même que tu nies cette souffrance prouve que tu souffres », lui lancera un de ses amis). Sook-Yin finit par inviter son nouvel ami chez eux, avant de former un ménage à trois au sein duquel la contribution de Chester est pratiquement inexistante. Pour canaliser ses besoins sexuels, Chester réfute tout recours au couple traditionnel. Sa dernière expérience avec Sook-Yin lui aura suffi. Désormais, il préfèrera recourir aux prostituées.


Dans un premier temps, Chester Brown s’interroge surtout concernant les questions pratiques de ce service. Si on peut avoir déjà entendu le témoignage de certaines prostituées sur leur activité, le point de vue détaillé et exclusif d’un homme à ce sujet est plus rare. Avec Chester Brown, les questions déferlent : comment choisir une prostituée ? comment lui donner son argent ? comment se comporter face à elle ? –et la question la plus angoissante : comment être sûr que le rendez-vous donné n’est pas un traquenard organisé pour subtiliser de l’argent aux clients peu consciencieux ?



Avec le temps et l’habitude, ces questions disparaîtront pratiquement au profit d’une interrogation beaucoup plus intéressante sur les notions de couple et d’amour traditionnel. Chester Brown est obligé d’affuter ses arguments et ses opinions pour répondre aux attaques de ses amis pour qui la prostitution reste encore une activité « légitimement illégale » voire « criminelle ».


Si le malaise de Chester Brown ne se traduit pas en termes moraux selon la dualité du bien et du mal, on sent toutefois qu’il n’a pas toujours été en de parfaits termes avec sa conscience, ce que traduit son argumentaire convaincant en dernière partie de l’ouvrage. Outre les questions débattues pour savoir s’il vaut mieux décriminaliser ou légaliser la prostitution, Chester Brown nous entraîne parfois sur des notions plus abstraites : recourir à la prostitution est-ce acheter une femme ? n’est-ce pas avilir l’estime des prostituées ? quel choix leur est laissé dans l’exercice de cette activité ? quid de la violence, de l’esclavagisme sexuel et de l’objectification ?


En rapportant son expérience en même temps qu’il donne son avis sur ces questions, Chester Brown parvient à nous faire saisir leur complexité et l’impossibilité de les réduire à des positions manichéennes. Tout dépend de la prostituée et du client, et entre ces deux personnes, un lien aléatoire et unique se crée, comme dans n’importe quel autre couple plus conventionnel.


« Je pense qu’avoir des relations avec des prostituées peut rendre un homme plus sensible, du moins pour certains clients…ceux qui sont ouverts à la possibilité d’apprendre des choses au contact des prostituées qu’ils rencontrent. »


Chester Brown fait partie de cette dernière catégorie de personnes et son humanité se ressent dans le plaisir que nous avons à parcourir les pages de cet album. Même si toutes les prostituées sont représentées de dos et qu’aucune d’entre elles ne nous permettra de découvrir son visage, le soin qu’il prend à décrire leur personnalité, leurs habitudes et leur langage, finit cependant par nous les rendre distinctes les unes des autres. Chester Brown ne nous permet toutefois pas d’oublier que le récit de son expérience est unique et que, dans la prostitution comme dans le couple ou le mariage, si certaines associations sont fructueuses, d’autres peuvent être destructrices. L’exemple de Chester Brown et de ses prostituées constitue un témoignage qui fonctionne –mais ce n’est bien sûr pas une généralité.


Citation:
Y a-t-il des clients goujats qui ne tiendraient pas compte de la requête ou suggestion d’une prostituée en plein coït ? Probablement. Mais il y a aussi des types qui ignorent les mêmes requêtes et suggestions lors de rapports non tarifiés. Donc si on criminalise les rapports tarifiés parce que certains types sont des rustres au lit, on devrait criminaliser les rapports non tarifiés pour la même raison.



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Published by Colimasson - dans Bande dessinée
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