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24 décembre 2012 1 24 /12 /décembre /2012 16:28







Vivre et penser comme des porcs : si la vie de l’homme occidental moderne devait se résumer en deux verbes, ainsi nous décrirait Gilles Châtelet. En partie victime, parce qu’il subit à son insu les conséquences désastreuses d’un système libéral, en partie coupable, parce qu’il ne remet jamais en cause cette manipulation dont il devrait pourtant avoir pris conscience s’il faisait preuve d’un brin de lucidité et s’il prenait le temps de la réflexion, l’homme des « démocraties-marché » s’animalise de plus en plus et fait la bête pour justifier son adhésion avide à un système qui lui promet l’euphorie de la consommation, l’ivresse de la vitesse et le réconfort du consensus. Du cochon ou de l’homme, qui est le plus proche du porc ?


« Qu’il soit d’abord bien entendu que je n’ai rien contre le cochon –cette « bête singulière » au groin subtil, en tout cas beaucoup plus raffinée que nous en matière de toucher et d’odorat. Mais qu’il soit bien entendu aussi : je hais la goinfrerie sucrée et la tartufferie humanitaire de ceux que nos amis anglo-saxons appellent la « formal urban middle class » de l’ère postindustrielle. »




En douze chapitres, Gilles Châtelet s’attache à décrire l’efficacité de l’union entre le politique, l’économique et le cybernétique pour imposer l’ordre libéral d’une société qui se revendique paradoxalement comme la garantie d’une démocratie absolue –on comprend peu à peu que ce terme de « démocratie » s’est galvaudé et que derrière lui se cachent les représentants les plus tyranniques du « consensus mou », façonneurs d’idées toutes prêtes, intransigeants lorsqu’il s’agit de faire entendre des idées qui pourraient aller à contre-courant de l’opinion générale –celle qui devrait nous pousser à nous réjouir des progrès d’une modernité statistiquement chiffrée et normée. Cette triple-association, Gilles Châtelet la dénonce comme responsable de l’émergence de l’homme-moyen –moyen de son plein gré, parce qu’il s’agit là d’une position confortable, à l’encontre du principe posé par l’auteur : « faire plus de vagues et moins de vogue ».



« C’est en articulant trois entités redoutables : le Nombre ventriloque de l’ « opinion », le Nombre clignotant des « grands équilibres socio-économiques » et enfin le Nombre-chiffre de la statistique mathématique, qu’il est devenu la pièce maîtresse de la crétinisation impliquée par l’équation :
Marché = Démocratie = Majorité d’hommes moyens,
laquelle légitime les démocraties-marchés et dont la contestation frise désormais le sacrilège : « Vous méprisez le peuple, vous fuyez la réalité », etc. »






Gilles Châtelet s’en prend à la manipulation dont le langage est la victime. Lui va à l’encontre du nivellement modéré qu’il dénonce et s’emploie à user d’un vocabulaire baroque, étonnant dans le contexte d’un essai à visée économique. Il n’hésite pas à multiplier les figures de style et joue à son tour le jeu de la catégorisation sociale : les individus de la société libérale veulent se fondre dans le moule, devenir semblables les uns aux autres ? Qu’à cela ne tienne, Gilles Châtelet ne va pas s’embarrasser à révéler leurs particularités et il regroupe chaque catégorie selon les mêmes critères qui les définissent comme groupes cibles des démocraties-marchés. On trouvera les « Agrippines », les « Tartarins en Gavroches », les « Trissotins », les « Pétroleuses » et, dernière invention du marché, les « Turbo-Bécassines » et « Cyber-Gédéons » :


« Il a fallu plus de quinze ans pour assurer la complète métamorphose du « oui, enfin j’veux dire » prépubère des Pétroleuses en « oui, enfin j’veux dire » technico-commercial des Turbo-Bécassines et des Cyber-Gédéons –bien souvent associé à l’exportation d’un curriculum vitae, et donc tiraillé entre humilité et cynisme sucré. Si pathétique soit-il, le « oui, enfin j’veux dire » contemporain, à la fois insolemment adolescent et piteusement adulte, fait désormais partie de l’équipement mondain de ce que certaines sociologues appellent les « adulescents ». »




Déformations du langage, emploi de mots normés pour cacher une réalité beaucoup plus destructrice et violente que ce qu’elle voudrait bien laisser à penser, l’hypocrisie moderne permet au « consensus mou » de se déployer dans toute son ampleur. Qui pourrait lutter contre ? Légitimité par une certaine ribambelle d’« intellectuels », en fait animateurs de jeux publics travestis en représentants de l’intelligentsia, elle forme les opinions que tout bon « citoyen » se doit d’acquérir et définit l’époque à peau de chagrin :



« Le techno-populisme distingue soigneusement deux « radicalités » : celle qu’il déteste –soupçonnée d’être ennemie de la démocratie, parce qu’elle prétend faire l’effort de se soustraire à la goujaterie et à l’impatience contemporaines et espère faire déparer les scénarios socioéconomiques de la Banque mondiale-, et celle dont il apprécie les odeurs fortes de majorité morale, celles du Père Fouettard et des piloris médiatiques. A ceux qui lui demanderaient de définir le new-age, il répondrait : « C’est l’ère de l’Internet, des associations de mères de famille vidéo-visionneuses et de la chaise électrique. » C’est pourquoi il adore transfigurer ses Agrippines, ses Thénardiers et ses Tartarins en Gavroches de plateaux télévisés qui pourfendent les « privilèges » et se goinfrent de Justes Causes. »





Et l’opinion contamine les actes en incitant les « citoyens-panélistes » –plus qu’ils n’en ont conscience- à adopter les comportements qui permettent le déchaînement des forces de la « Triple Alliance politique, économique et cybernétique ». Si l’on ne devait en retenir que trois exemples, ce serait tout d’abord cette comédie du détachement et du nomadisme imposé particulièrement à la nouvelle génération :


« Jeunes nomades, nous vous aimons ! Soyez encore plus modernes, plus mobiles, plus fluides, si vous ne voulez pas finir comme vos ancêtres dans les champs de boue de Verdun. Le Grand Marché est votre conseil de révision ! Soyez légers, anonymes et précaires comme des gouttes d’eau ou des bulles de savon : c’est l’égalité vraie, celle du Grand Casino de la vie ! Si vous n’êtes pas fluides, vous deviendrez très vite des ringards. Vous ne serez pas admis dans la Grande Surboum mondiale du Grand Marché… Soyez absolument modernes –comme Rimbaud-, soyez nomades et fluides ou crevez comme des ringards visqueux ! »




Qui s’étend plus largement au reste de la population par l’imposition du « turbo-nomadisme » :



« On ne soulignera jamais assez combien fut cruciale cette domestication de masse par l’automobile, assurant la transition entre ce qu’il convient d’appeler « les solidarités traditionnelles » et le déchaînement inouï de l’individualisme moderne. Qu’importe si la bagnole tue, pollue et rend souvent parfaitement con, sa prolifération détruit tout espace urbain digne de ce nom, puisque l’enjeu est d’assurer la domestication de gigantesques masses humaines, de forger des milliards de psychologies d’hommes moyens à roulettes –de « mentalités autoroutes »- singeant partout, jour et nuit pour en faire un paysage, les fluidités et les compétitions du Grand Marché ?... »




Reste à voir que même le format du « couple-moderne » répond aux critères de rentabilité et de productivité des démocraties-marché. Envahis jusque dans notre intimité ?


« En montrant par exemple que trois couples standards outputent plus d’unités socio-domestiques que deux mâles et quatre femelles, Maître Becker a imposé le choix de ce couple standard comme étalon incontestable de la future classe moyenne mondiale. »






Que nous propose Gilles Châtelet face au constat affligeant qu’il dresse de cette société de la démocratie-marché ? Une nouvelle philosophie à la mode, peut-être ? Oui, mais à la mode des siècles derniers. Il s’agit de la résistance, « là où Hegel, Marx et Nietzsche n’ont pas vaincu ». Et pour Gilles Châtelet, la résistance s’exprime d’abord à travers les mots et l’intercroisement des disciplines majeures qui constituent ses spécialités : mathématiques, philosophie et… polémie. Hors de question de céder au consensus mou, et là où les mots des plus médiatisés des intellectuels glissent comme du petit lait dans l’œsophage des citoyens-panélistes, il faudra s’accrocher pour saisir les tours et détours empruntés par la prose de Gilles Châtelet. L’homme, souvent réduit à la bête, en tout cas à ses seules caractéristiques morphologiques et biologiques, perd toute humanité là où les phrases et les mots semblent animés d’une force organique : on jurerait presque voir le discours de l’auteur ramper et se frayer un chemin au milieu de l’immobilisme terne alentours :


« Les neurones sur pied jouiront certes d’une existence plus confortable que les serfs ou les ouvriers des filatures, mis ils n’échapperont as facilement au destin de matières premières auto-régulables d’un marché aussi prédictible et aussi homogène qu’un gaz parfait, matière offerte e atomes de détresse mutilés de tout pouvoir de négociation pour louer leur mental, cervelle par cervelle. »




Mais ce trait de l’écriture de Gilles Châtelet peut également poser problème si on décide de lui appliquer son analyse de la manière dont les démocraties-marchés s’y prennent pour obtenir l’adhésion des citoyens. Ainsi grossit-il les admonestations du marché : « Jeunes nomades, nous vous aimons ! Soyez encore plus modernes, plus mobiles, plus fluides, si vous ne voulez pas finir comme vos ancêtres dans les champs de boue de Verdun » ! Mais n’use-t-il pas, lui-même, de phrases péremptoires pour convaincre son lectorat de la pertinence de ses analyses ?



« La modernité, c’est d’abord une cure d’amaigrissement –continuez à dégraisser ! Faites comprendre à vos pauvres qu’ils ne sont pas des exploités mais des ringards, des empotés, et qu’il existe des sociétés civiles moins laxistes… celle des cormorans, par exemple. Les branches les plus élevées sont réservées aux plus forts, qui peuvent chier à leur aise sur les occupants des branches du dessous. »




Ne flatte-t-il pas à son tour les tendances les plus scatologiques des lecteurs pour susciter l’adhésion immédiate à une idée qui séduit par son apparence ? Gilles Châtelet n’argumente pas, ou si peu –usant surtout de références à d’autres penseurs économiques- et si son « charisme » finira de convaincre ceux qui se trouvaient déjà, de près ou de loin, du même côté de sa pensée que lui, le tout semblera peut-être manquer d’épaisseur pour qui souhaiterait une analyse objective et dénuée de tout parti pris.


*peintures de Franz Wilhelm Seiwert

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Published by Colimasson - dans Livre
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commentaires

snoring remedies 20/05/2014 12:46

This is the first time I am reading about this book “Live and Think Like Pigs” by Gilles Chatelet. I think the book handles great subjects. I am sure that the book is going to be really interesting. I am glad that you shared the description. Thanks.

CL 26/12/2012 13:26

Une petite précision pour la forme : il n'y avait aucun sous-entendu dans ma remarque.

Colimasson 27/12/2012 10:38



Oui, bien sûr.



CL 25/12/2012 11:34

Ton (remarquable) article relance ma curiosité. J'avais résisté jusque là à la tentation de lire ce livre en me disant qu'il était probablement de ceux qui se nourrissent de ce qu'ils dénoncent :
en plus clair, dénoncer l'infamie de notre époque tout en adoptant ses codes (provocation calculée, etc..). En tout cas, c'est ce que m'inspirait au moins le titre, même si je reconnais en même
temps le trouver assez savoureux (moi et mes contradictions aussi...). Je ne suis pas sûr de beaucoup apprécier son style après lecture des citations, mais le propos, lui, ne me laisse pas
indifférent.

L'absence d'argumentation est à mon avis liée au genre du pamphlet. Ça ne me gêne pas personnellement ; j'ai même fortement tendance à préférer les affirmations sèches d'un esprit (me semblant)
lucide aux longs argumentaires qui à force de bien peser le pour et le contre finissent dans des impasses ou des sophismes.

Si ma mémoire est bonne, l'auteur a fini par se suicider. De là à y voir une validation d'un authentique dégoût de son époque...

Colimasson 26/12/2012 10:40



En effet, l'auteur a fini par se suicider... preuve s'il en était besoin de son authenticité. Faire de sa vie (de sa mort ?) une validation éthique de sa pensée montre un engagement plein, que ne
pourraient pas forcément revendiquer tous les "intellectuels médiatiques" qu'il n'est plus besoin de citer...


C'est vrai, "Vivre et penser comme des porcs" relève du pamphlet et c'est stupide de ma part de regretter l'absence de développement argumenté. Au moins il y a une prise de position claire qui
évite le "consensus mou" justement dénoncé par Gilles Châtelet.


Je serais curieuse que tu lises ce livre et de voir ce que tu en penses... puisque tu hésitais... je te tends une perche pour te lancer !